Par André Levy-Valensi
Photoscope 1
Photoscope 2
Brevets Paras Honduras

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HONDURAS.

Vues de 13.000 pieds, les Bahamas couronnées de cumulus cotonneux, semblent offrir au grand large leurs plages de sable blanc. Le bleu turquoise des mers tropicales, laisse deviner des golfes et des lagunes frileusement abrités de la houle. Un violent soleil ricochant sur le hublot de l'avion nous fait cligner des yeux :
"Ca doit être chouette de vivre là-dessous, dans une cabane, au milieu des cocotiers, non ?"
"Avec des Vahinées partout..."
"Pas trop habillées..."
Les regards songeurs ou égrillards se détournèrent vers l'hôtesse d'Ibéria qui distribuait de gracieux sourires, tout en annonçant la descente vers le Guatémala, et le bouclage des ceintures.

Transition brutale. L'aéroport de Guatémala-City baigne dans une atmosphère torride, lourde de senteurs diverses. Nos retrouvailles avec le groupe de vétérans italiens sont rapides. Quelques jeunes de leur effectif ne font pas dans le discret : chapeaux de brousse, gilets ou tee-shirts camouflés, et force tatouages sur des bras musculeux. Les quatres officiers d'active qui les accompagnent, pourtant issus du prestigieux bataillon SAN MARCO, n'ont visiblement pas eu leur mot à dire...Pour passer inaperçus, c'est raté ! Même les métis qui guettent un pourboire éventuel semblent épatés. Pourtant, avec les Américains (ils disent Yankis), ils devraient être blasés.
Notre Cicérone, le colonel Castillo, guide et coordonateur, a ses grandes et petites entrées dans "les" armées de la région.

Après une nuit confortable dans un hôtel du centre-ville, Guatémala-City nous offre tôt le matin le spectacle de ses rues bruyantes et encombrées. Nous sommes très vite mis dans l'ambiance. Le frère du Président de la République vient d'être assassiné, deux ponts au Nord de la ville ont sauté, et une section de l'armée est tombée dans une embuscade...Un ciel lourd d'orages qui n'éclatent pas trempe nos chemises. Autour de la Grand'Place, des patrouilles de paras veillent sur chaque rue qui longe le Palais National.Tenues Cam. bérets rouges crânement vissés sur le front, M.16 prets à l'emploi, tout cela a un vague parfum d'Alger 1956-57. Une large esplanade nous dévoile l'édifice imposant, un tantinet rococo. Arcades et piliers, oeils-de-boeuf sculptés, fenêtres multiples et tours carrées. Masse de pierres ouvragées, couronnée par un fronton central, où flotte le drapeau national bleu et blanc.
Flanquant l'esplanade à l'Est, une église majestueuse, comme les pays latinos-américains en ont le secret. Quelques arbres maigrichons, malades de la pollution. Autour des murs du Palais, des gardes en tenue traditionnelle, comme en 1860.
La concentration de soldats nous rapelle que le pays a une longue tradition de coups d'état. En outre, les difficultés récentes posées par les paysans mexicains rebelles (nouveaux zapatistes), qui se replient au Guatémala, entretiennent une mobilisation importante à la frontière, permanente, et une méfiance vigilante dans tout le pays.
L'intérieur du Palais, ceinturé de galeries couvertes dominant des jardins fleuris, des fontaines de style espagnol, est surprenant de par sa richesse. Les couloirs offrent des plafonds aux fresques remarquables, tout comme les hauts murs des cages d'escaliers. Des boiseries sculptées et vernissées donnent à l'ensemble le luxe des réalisations historiques.
La salle de réceptions est une débauche de bois précieux, de hautes colonnades de stuc ou de marbre, et les drapeaux des Nations qui ornent l'escalier sont dominés par un lustre géant, dont les facettes de cristal mouchettent les murs d'éclats de lumière.
Merci monsieur le Gouverneur Militaire pour cette prévenance à notre égard.

Le lendemain, nous nous envolons vers le Honduras, première étape militaire.
Peu après notre atterrissage, un véhicule de l'armée nous conduit en pleine montagne, à une soixantaine de kilomètres de Tégucigalpa, la capitale. Direction TAMARA, le fameux camp d'entrainement du bataillon para local. Bien dissimulé, blotti au coeur de montagnes boisées, accessible par une seule route effondrée par endroits, son trajet constitue déjà une épreuve à haut risque. Quelques carcasses de véhicules écrasés et calcinés, en bas, dans les rochers : chauffards pleins de téquila ou embuscades ? la guerrilla est partout.
L'entrée du camp est signalée par une arche de béton en l'honneur d'un général Carvajal. Un "carbet" au toit de palmes abrite du feu du ciel une poignée de tout jeunes paras, de faction. En face, un petit ranch modeste parque ses quelques chevaux entre cactus et barbelés.

Notre temps étant compté, l'entrainement au sol et aux agrés débute dès l'après-midi. Après un repas de bienvenue frugal, purée de haricots rouges, avec oeufs copieusements "relevés", arrosés par un soda sucré à en vomir, nous voilà en plein soleil, par 45° à l'ombre...Premier contact avec les instructeurs-paras, chacun jaugeant l'autre, nous dépendons du lieutenant Lopez, Indien sympathique, "chuteur" de talent ayant représenté son pays en compétition. Son rêve le plus cher : connaitre notre ETAP et les CRAPS ! Il nous demande de lui faire confiance...pourquoi pas ?
Les officiers du crû, sont formés à la dure école des Forces Spéciales américaines, au Panama. Tout leur matériel et armement est américain, jusqu'à leur "plaque-à-vélo", réplique fidèle du modèle US.Marines.
Passée la maquette, vieille carlingue d'un autre âge, et la revue détaillée du "pas-de-polka" pour se présenter à la portière, nous voilà face à la tour de saut, la "Brigitte" locale. Grand silence dans les rangs. Pas reluisante la machine à forger du para. Quatre étages d'un édifice de bois vermoulu, tenant vertical ou presque par habitude plus que par solidité. Les cables d'acier tendus pour soutenir l'ensemble, tel un mât de voilier, ne m'inspirent qu'une confiance relative. Quelques tôles clouées au sommet probablement pour limiter les méfaits des orages tropicaux, sont rouillées, tordues.
Les harnais qu'on nous passe sont effilochés, et leurs crochets-mousquetons couverts de rouille. Je souhaite, in petto, qu'ils résistent encore une fois, au moins pour mon saut ! Un quatre galons de la Marine transalpine doit penser la même chose à mes côtés, mais ça se voit. La secousse me rassure, les crochets ont tenu ! Je glisse le long d'un câble et je rejoins mes copains.
Nous repassons rapidement, pour mémoire, tous les incidents et accidents pouvant survenir au cours d'un saut militaire, et nous prenons possession de nos locaux, une grande chambrée, sans protocole, au confort spartiate...L'eau est rationnée.

Le réveil, programmé pour 4 heures, à 3 h. 30 plus personne ne dort : une section de jeunes paras en route pour la séance de sport quotidienne, vient hurler sous nos fenêtres un chant martial.
"Una niña...una niña !!!"
"Una chica...una chica!!!"
"Una pina...una pina !!!"
"Ayayaye...ayayaye !!!" ...etc...
Scandé par le moniteur et repris par la section, en petite foulée. Ici on commence tôt, car la température de la journée interdit tout effort. Nous nous aspergeons le visage pour émerger complètement.
La nuit d'encre glisse des mauves vers les roses. Arrivés sur le tarmac, il fait presque jour, il est 5 heures. Nous percevons nos "pépins", MC-1-1-B, américains bien entendu.Dernières vérifications, derniers conseils, sans insister comme pour les recrues qui nous accompagnent, privilège de l'âge. Le Dakota C.47 s'ébroue bruyament,et se dirige vers nous. On embarque, les premiers hissant les suivants. Nous voilà assis, serrés, engoncés et assourdis par les moteurs de la relique à hélices. L'aéroplane est du style des installations : rustique !
Après un vol assez bref, Lopez nous fait signe énergiquement : " Debout ! Accrochez !" en version ibérique. Le temps de vérifier l'état de mon ventral, la sirène stridente donne le signal du saut. Tout s'accélère, se bouscule, martèlement de "rangers", la porte. Claque de Lopez sur l'épaule, je me propulse dans la bourrasque du vent des hélices.
Pendu sous une coupole réséda, je me remémore les conseils de la veille. Rester face au soleil, car le vent vient de là. Surtout ne pas rater l'étroite drop-zone ! Naturellement une épaisse couche de nuages rend une fois de plus les consignes caduques. En bas, une falaise, un sol parsemé de plaque rocheuses, des zébus et des ânes qui essaient de trouver pitance...je crains un atterrissage sportif.
Le contact est rude. La terre, ici, même à 6 heures du matin, n'est pas souple. La dernière pluie remonte à des lustres, et déjà le soleil darde des rayons brulants. Un jeune para hondurien court pour m'aider à plier ma voilure ! Un peu plus loin, cachée dans une excavation, l'équipe radio est en contact permanent avec l'avion, corrigeant les largages. En trois passages, tout le monde est au sol, sans déplorer une seule blessure.
Nous surgissons étonnés, deux collines plus loin, sur le comité d'accueil. En plein champ, de belles chaises renaissance espagnole, empruntées au mess, alignent leurs rangées surprenantes au grand soleil. Un pupitre de conférencier leur fait face. Tous les cadres du camp sont là, général en tête, qui nous avouera plus tard être un admirateur de Napoléon !
Discours, tout en espagnol, félicitations, puis les jeunes paras nous font une aubade à grand renfort de chants guerriers. Chacun y va de son compliment 1 heure et demie durant, sous une chaleur d'enfer qui , dès 9 heures, frôle 60° en terrain nu. Nous nous desséchons sur place, avec une sensation de ciment dans la bouche.
Puis on nous fait agenouiller, pour le baptème de la promotion. Je crains un instant subir une homélie, dont on raffole sous ces latitudes, le pharisaïsme de ces peuples hispanisés m'ayant toujours irrité. Mais je n'ai pas vu d'aumonier. L'embuscade est bien menée. Soudain, toute l'équipe des moniteurs, général y compris, nous arrosent copieusement de bière, qu'ils avaient cachée dans leurs treillis ! En plus de la sueur, nous sommes à présent poisseux...et toujours assoiffés !

Requinqués par une après-midi plus calme, réhydratés, nous sommes conviés le soir même à la cérémonie plus protocolaire de remise des brevets. Le "banquet", arrosé comme il se doit, nous éloignera un temps de l'ordinaire.

Le lendemain, après avoir pris congé de nos hôtes, échange de présents à caractère militaire, malgré notre "mal-aux-cheveux", nous allons à la découverte de la capitale, Tégucigalpa. Rues colorées, populeuses, dont la misère des quartiers périphériques cerne un centre ville éclatant de blancheur. Bidonvilles lépreux, paupérisation extrême, insécurité latente...Il ne fait pas bon flâner seul, en exhibant une carnation trop pâle, témoignage d'opulence. Ici on tue pour pas grand'chose. Plus loin des marchés pittoresques regorgent de fruits exotiques, de légumes diaprés. Quelques rires d'enfants, des cris de vendeurs ambulants, rapellent Valence, Barcelone, Alicante...mais ce sont des indiens qui les lancent.
La cité est partagée par un fleuve-égout, le rio Choluteca, qu'ailleurs on aurait baptisé "Oued-Merda", charriant immondices et cadavres d'animaux, convoités par des vols de vautours aux envergures impressionnantes.
Plus loin, sortis de la ville, la campagne semble moins indigente. Un village indien, des artisans d'art. Quelques villas pimpantes, aux couleurs typiques bordent de larges rues, propres et ombragées. Devant la porte d'un "saloon", un beau cheval sellé attend, négligemment attaché à un poteau. En face, un 4x4 exhibe ses chromes comme un vieil hidalgo découvre ses dents en or. Un petit square à la fraîcheur reposante abrite les cancans des matrones locales, sous de grands arbres feuillus. Quelques menus achats dans les boutiques artisanales, quelques bières çà et là.

Le lieutenant Lopez, un ami de plus que nous laisserons encore, dans un petit coin de la planète, se joint à nous pour notre dernier "dégagement" local. Il nous fera découvrir la cuisine indienne du Honduras, palais sensibles s'abstenir, dans une taverne parfumée à la viande grillée. Les multiples tortillas aux viandes brûlantes, brouet de haricots rouges épicés, saucisses d'origines plus ou moins déterminées, fortement arrosés de bière et de téquila "faite-maison"...nous ont laissé des souvenirs tenaces, ô combien ! Mais dans l'établissement on se souviendra de nous, "el grupo francès"...quelque temps encore.