

HONDURAS.
Vues de 13.000 pieds, les Bahamas couronnées de cumulus cotonneux,
semblent offrir au grand large leurs plages de sable blanc. Le bleu turquoise
des mers tropicales, laisse deviner des golfes et des lagunes frileusement
abrités de la houle. Un violent soleil ricochant sur le hublot de l'avion
nous fait cligner des yeux :
"Ca doit être chouette de vivre là-dessous, dans une cabane,
au milieu des cocotiers, non ?"
"Avec des Vahinées partout..."
"Pas trop habillées..."
Les regards songeurs ou égrillards se détournèrent vers
l'hôtesse d'Ibéria qui distribuait de gracieux sourires, tout
en annonçant la descente vers le Guatémala, et le bouclage des
ceintures.
Transition brutale. L'aéroport de Guatémala-City baigne dans
une atmosphère torride, lourde de senteurs diverses. Nos retrouvailles
avec le groupe de vétérans italiens sont rapides. Quelques jeunes
de leur effectif ne font pas dans le discret : chapeaux de brousse, gilets
ou tee-shirts camouflés, et force tatouages sur des bras musculeux.
Les quatres officiers d'active qui les accompagnent, pourtant issus du prestigieux
bataillon SAN MARCO, n'ont visiblement pas eu leur mot à dire...Pour
passer inaperçus, c'est raté ! Même les métis qui
guettent un pourboire éventuel semblent épatés. Pourtant,
avec les Américains (ils disent Yankis), ils devraient être blasés.
Notre Cicérone, le colonel Castillo, guide et coordonateur, a ses grandes
et petites entrées dans "les" armées de la région.
Après une nuit confortable dans un hôtel du centre-ville, Guatémala-City
nous offre tôt le matin le spectacle de ses rues bruyantes et encombrées.
Nous sommes très vite mis dans l'ambiance. Le frère du Président
de la République vient d'être assassiné, deux ponts au
Nord de la ville ont sauté, et une section de l'armée est tombée
dans une embuscade...Un ciel lourd d'orages qui n'éclatent pas trempe
nos chemises. Autour de la Grand'Place, des patrouilles de paras veillent sur
chaque rue qui longe le Palais National.Tenues Cam. bérets rouges crânement
vissés sur le front, M.16 prets à l'emploi, tout cela a un vague
parfum d'Alger 1956-57. Une large esplanade nous dévoile l'édifice
imposant, un tantinet rococo. Arcades et piliers, oeils-de-boeuf sculptés,
fenêtres multiples et tours carrées. Masse de pierres ouvragées,
couronnée par un fronton central, où flotte le drapeau national
bleu et blanc.
Flanquant l'esplanade à l'Est, une église majestueuse, comme
les pays latinos-américains en ont le secret. Quelques arbres maigrichons,
malades de la pollution. Autour des murs du Palais, des gardes en tenue traditionnelle,
comme en 1860.
La concentration de soldats nous rapelle que le pays a une longue tradition
de coups d'état. En outre, les difficultés récentes posées
par les paysans mexicains rebelles (nouveaux zapatistes), qui se replient au
Guatémala, entretiennent une mobilisation importante à la frontière,
permanente, et une méfiance vigilante dans tout le pays.
L'intérieur du Palais, ceinturé de galeries couvertes dominant
des jardins fleuris, des fontaines de style espagnol, est surprenant de par
sa richesse. Les couloirs offrent des plafonds aux fresques remarquables, tout
comme les hauts murs des cages d'escaliers. Des boiseries sculptées
et vernissées donnent à l'ensemble le luxe des réalisations
historiques.
La salle de réceptions est une débauche de bois précieux,
de hautes colonnades de stuc ou de marbre, et les drapeaux des Nations qui
ornent l'escalier sont dominés par un lustre géant, dont les
facettes de cristal mouchettent les murs d'éclats de lumière.
Merci monsieur le Gouverneur Militaire pour cette prévenance à notre égard.
Le lendemain, nous nous envolons vers le Honduras, première étape
militaire.
Peu après notre atterrissage, un véhicule de l'armée nous
conduit en pleine montagne, à une soixantaine de kilomètres de
Tégucigalpa, la capitale. Direction TAMARA, le fameux camp d'entrainement
du bataillon para local. Bien dissimulé, blotti au coeur de montagnes
boisées, accessible par une seule route effondrée par endroits,
son trajet constitue déjà une épreuve à haut risque.
Quelques carcasses de véhicules écrasés et calcinés,
en bas, dans les rochers : chauffards pleins de téquila ou embuscades
? la guerrilla est partout.
L'entrée du camp est signalée par une arche de béton en
l'honneur d'un général Carvajal. Un "carbet" au toit
de palmes abrite du feu du ciel une poignée de tout jeunes paras, de
faction. En face, un petit ranch modeste parque ses quelques chevaux entre
cactus et barbelés.
Notre temps étant compté, l'entrainement au sol et aux agrés
débute dès l'après-midi. Après un repas de bienvenue
frugal, purée de haricots rouges, avec oeufs copieusements "relevés",
arrosés par un soda sucré à en vomir, nous voilà en
plein soleil, par 45° à l'ombre...Premier contact avec les instructeurs-paras,
chacun jaugeant l'autre, nous dépendons du lieutenant Lopez, Indien
sympathique, "chuteur" de talent ayant représenté son
pays en compétition. Son rêve le plus cher : connaitre notre ETAP
et les CRAPS ! Il nous demande de lui faire confiance...pourquoi pas ?
Les officiers du crû, sont formés à la dure école
des Forces Spéciales américaines, au Panama. Tout leur matériel
et armement est américain, jusqu'à leur "plaque-à-vélo",
réplique fidèle du modèle US.Marines.
Passée la maquette, vieille carlingue d'un autre âge, et la revue
détaillée du "pas-de-polka" pour se présenter à la
portière, nous voilà face à la tour de saut, la "Brigitte" locale.
Grand silence dans les rangs. Pas reluisante la machine à forger du
para. Quatre étages d'un édifice de bois vermoulu, tenant vertical
ou presque par habitude plus que par solidité. Les cables d'acier tendus
pour soutenir l'ensemble, tel un mât de voilier, ne m'inspirent qu'une
confiance relative. Quelques tôles clouées au sommet probablement
pour limiter les méfaits des orages tropicaux, sont rouillées,
tordues.
Les harnais qu'on nous passe sont effilochés, et leurs crochets-mousquetons
couverts de rouille. Je souhaite, in petto, qu'ils résistent encore
une fois, au moins pour mon saut ! Un quatre galons de la Marine transalpine
doit penser la même chose à mes côtés, mais ça
se voit. La secousse me rassure, les crochets ont tenu ! Je glisse le long
d'un câble et je rejoins mes copains.
Nous repassons rapidement, pour mémoire, tous les incidents et accidents
pouvant survenir au cours d'un saut militaire, et nous prenons possession de
nos locaux, une grande chambrée, sans protocole, au confort spartiate...L'eau
est rationnée.
Le réveil, programmé pour 4 heures, à 3 h. 30 plus personne
ne dort : une section de jeunes paras en route pour la séance de sport
quotidienne, vient hurler sous nos fenêtres un chant martial.
"Una niña...una niña !!!"
"Una chica...una chica!!!"
"Una pina...una pina !!!"
"Ayayaye...ayayaye !!!" ...etc...
Scandé par le moniteur et repris par la section, en petite foulée.
Ici on commence tôt, car la température de la journée interdit
tout effort. Nous nous aspergeons le visage pour émerger complètement.
La nuit d'encre glisse des mauves vers les roses. Arrivés sur le tarmac,
il fait presque jour, il est 5 heures. Nous percevons nos "pépins",
MC-1-1-B, américains bien entendu.Dernières vérifications,
derniers conseils, sans insister comme pour les recrues qui nous accompagnent,
privilège de l'âge. Le Dakota C.47 s'ébroue bruyament,et
se dirige vers nous. On embarque, les premiers hissant les suivants. Nous voilà assis,
serrés, engoncés et assourdis par les moteurs de la relique à hélices.
L'aéroplane est du style des installations : rustique !
Après un vol assez bref, Lopez nous fait signe énergiquement
: " Debout ! Accrochez !" en version ibérique. Le temps de
vérifier l'état de mon ventral, la sirène stridente donne
le signal du saut. Tout s'accélère, se bouscule, martèlement
de "rangers", la porte. Claque de Lopez sur l'épaule, je me
propulse dans la bourrasque du vent des hélices.
Pendu sous une coupole réséda, je me remémore les conseils
de la veille. Rester face au soleil, car le vent vient de là. Surtout
ne pas rater l'étroite drop-zone ! Naturellement une épaisse
couche de nuages rend une fois de plus les consignes caduques. En bas, une
falaise, un sol parsemé de plaque rocheuses, des zébus et des ânes
qui essaient de trouver pitance...je crains un atterrissage sportif.
Le contact est rude. La terre, ici, même à 6 heures du matin,
n'est pas souple. La dernière pluie remonte à des lustres, et
déjà le soleil darde des rayons brulants. Un jeune para hondurien
court pour m'aider à plier ma voilure ! Un peu plus loin, cachée
dans une excavation, l'équipe radio est en contact permanent avec l'avion,
corrigeant les largages. En trois passages, tout le monde est au sol, sans
déplorer une seule blessure.
Nous surgissons étonnés, deux collines plus loin, sur le comité d'accueil.
En plein champ, de belles chaises renaissance espagnole, empruntées
au mess, alignent leurs rangées surprenantes au grand soleil. Un pupitre
de conférencier leur fait face. Tous les cadres du camp sont là,
général en tête, qui nous avouera plus tard être
un admirateur de Napoléon !
Discours, tout en espagnol, félicitations, puis les jeunes paras nous
font une aubade à grand renfort de chants guerriers. Chacun y va de
son compliment 1 heure et demie durant, sous une chaleur d'enfer qui , dès
9 heures, frôle 60° en terrain nu. Nous nous desséchons sur
place, avec une sensation de ciment dans la bouche.
Puis on nous fait agenouiller, pour le baptème de la promotion. Je crains
un instant subir une homélie, dont on raffole sous ces latitudes, le
pharisaïsme de ces peuples hispanisés m'ayant toujours irrité.
Mais je n'ai pas vu d'aumonier. L'embuscade est bien menée. Soudain,
toute l'équipe des moniteurs, général y compris, nous
arrosent copieusement de bière, qu'ils avaient cachée dans leurs
treillis ! En plus de la sueur, nous sommes à présent poisseux...et
toujours assoiffés !
Requinqués par une après-midi plus calme, réhydratés, nous sommes conviés le soir même à la cérémonie plus protocolaire de remise des brevets. Le "banquet", arrosé comme il se doit, nous éloignera un temps de l'ordinaire.
Le lendemain, après avoir pris congé de nos hôtes, échange
de présents à caractère militaire, malgré notre "mal-aux-cheveux",
nous allons à la découverte de la capitale, Tégucigalpa.
Rues colorées, populeuses, dont la misère des quartiers périphériques
cerne un centre ville éclatant de blancheur. Bidonvilles lépreux,
paupérisation extrême, insécurité latente...Il ne
fait pas bon flâner seul, en exhibant une carnation trop pâle,
témoignage d'opulence. Ici on tue pour pas grand'chose. Plus loin des
marchés pittoresques regorgent de fruits exotiques, de légumes
diaprés. Quelques rires d'enfants, des cris de vendeurs ambulants, rapellent
Valence, Barcelone, Alicante...mais ce sont des indiens qui les lancent.
La cité est partagée par un fleuve-égout, le rio Choluteca,
qu'ailleurs on aurait baptisé "Oued-Merda", charriant immondices
et cadavres d'animaux, convoités par des vols de vautours aux envergures
impressionnantes.
Plus loin, sortis de la ville, la campagne semble moins indigente. Un village
indien, des artisans d'art. Quelques villas pimpantes, aux couleurs typiques
bordent de larges rues, propres et ombragées. Devant la porte d'un "saloon",
un beau cheval sellé attend, négligemment attaché à un
poteau. En face, un 4x4 exhibe ses chromes comme un vieil hidalgo découvre
ses dents en or. Un petit square à la fraîcheur reposante abrite
les cancans des matrones locales, sous de grands arbres feuillus. Quelques
menus achats dans les boutiques artisanales, quelques bières çà et
là.
Le lieutenant Lopez, un ami de plus que nous laisserons encore, dans un petit
coin de la planète, se joint à nous pour notre dernier "dégagement" local.
Il nous fera découvrir la cuisine indienne du Honduras, palais sensibles
s'abstenir, dans une taverne parfumée à la viande grillée.
Les multiples tortillas aux viandes brûlantes, brouet de haricots rouges épicés,
saucisses d'origines plus ou moins déterminées, fortement arrosés
de bière et de téquila "faite-maison"...nous ont laissé des
souvenirs tenaces, ô combien ! Mais dans l'établissement on se
souviendra de nous, "el grupo francès"...quelque temps encore.