
Michèle,
Je te raconte mon voyage. Tu sais que j'avais avec moi Nice-Matin et France 3 Côte d'Azur. À l'arrivée à l'aéroport d'Alger Maison Blanche, non pardon Houari-Boumédiene de Dar El Beïda, le même en fait. Je devais être interviewé au pied de la passerelle, tout le monde s'écarte pour laisser passer la star du jour, non pas Sharon Stone, moi, tout simplement, on voulait même, à l'instar du pape Jean-Paul II me faire embrasser le sol, ce que j'ai refusé. Et là, la gorge serrée je parle un long moment, les mots sortaient tout seuls, j'étais fluide et, apparemment convaincant et surtout terriblement émouvant. Je commence en disant par exemple que : "Je ne suis pas revenu dans ce pays qui est le mien, où je suis né sur la table de la cuisine, en 1936, du logis que j'ai ensuite habité les 26 premières années de ma vie, les plus belles comme chacun sait. Que je n'ai pas dans les veines une seule goutte de sang français puisque mes 4 arrières grands parents sont tous étrangers. Que je suis un pur produit pied-noir : 2 Espagnols, 1 Maltais et 1 Italien dont je porte le nom. Qu'en dépit de ces ascendances je me sens (en prenant une grosse respiration) profondément Français, mais en même temps profondément Algérois.
Et je termine là-dessus, le temps que la police vienne saisir la camera de France 3, on n'avait pas le droit, que nous passions le contrôle d'entrée, et nous nous retrouvons dans le grand hall en attente des bagages.
Survient alors, un monsieur, Arabe, Algérien sans doute, vêtu d'une veste en pied de poule, comme le costume Pierre Cardin que je porte alors. Un monsieur bien sous tous rapports, que j'ai vu dans le car où j'étais interviewé parce que je ne parlais pas seulement devant les 40 Saint-Eugènois, mais devant tous les passagers de l'avion. Je l'avais remarqué, calé sur une épaule dans le coin du bus, les bras croisés, qui me regardait, l'air légèrement renfrogné en m'écoutant attentivement. Il me tend une carte et me dit "Docteur Rabia Lekhal, Directeur de le Santé Publique et de la Population, je viens de vous écouter attentivement tout à l'heure et… comment dire, vous m'avez secoué, aussi je tiens à vous dire que je vous invite vous et votre épouse à venir dîner chez moi, je tiens à ce que vous honoriez ma table, j'y tiens absolument."Et moi de répondre :"Mais, mon épouse métropolitaine n'est pas venue !" Comme j'étais à côté de Zabeth, ma copine d'enfance, il ajoute : "
Et bien avec votre amie, mais il faut que vous veniez demain, après-demain, même dans une autre occasion. mais venez honorer ma table !"
Ambiance, j'avais la gorge nouée. Oui, on a été accueilli avec énormément de chaleur. La veille du départ nous descendons guillerets, à la Pointe Pescade, passe une dame habillée chic à l'Européenne. Nous sommes deux Saint Eugénois, lui devant, moi derrière : Elle nous arrête et nous questionne : "Vous êtes nés ici ?" "Oui, Madame" Et elle, en articulant bouche en cœur : "Je vous aime !" Puis elle part sans se retourner, sans quémander un merci, sans rien demander. Moi je l'aurais bien embrassée, étreinte parce qu'elle m'avait dit d'un coup ce que j'étais venu chercher, ce que j'espérais, ce que surtout j'avais envie d'entendre. Un fauve m'aurait agressé, il ne m'aurait pas davantage arraché la gorge comme cette femme l'avait fait d'une seule phrase. Elle m'a laissé minable et désorienté, pantelant au milieu du trottoir. Ambiance.
Plus loin, un vieux pêcheur passe, deux cannes sur l'épaule, un panier dans l'autre main. Je lui dis :"Qu'allez-vous attraper des Tchelbas ?" Il me répond, il n'y a plus de poissons comme avant ici, mais je vais passer le temps. Tu es né ici ?" Et moi de répondre : "Non, aux Deux-Moulins !" Pas loin quoi. "Ah, les Deux-Moulins, l'O.D.M, M. Bellan !" En clair, mon club et mon président. Ambiance.
Le car s'arrête à Marengo, sur la place : camera, preneur de son, on crée l'événement surtout que c'est vendredi, dimanche en Algérie. La foule est dense. On questionne un vieux monsieur en veston cravate, il cite tous les noms pieds noirs de l'époque, il jouait au foot à l'O.M, l'Olympique de Marengo, tous ses potes, il s'en souvient. Avec nous une petite fille de l'un deux qui n'a quasiment pas vécu là. Arrive un petit vieux, visage vérolé, ému l'œil humide et pétillant de gentillesse il lui dit : "Qui tu es toi ?" "Je suis la petite fille de M. Giner, je voudrais savoir où est la propriété et s'il y a toujours les orangers ?" "Bien sûr qu'ils sont toujours là Tes orangers (j'ai adoré le Tes), suis-moi, je vais de les montrer, ils sont même plus beaux que jamais." Et sa déception à ce pauvre petit vieux que j'aurais volontiers embrassé, car nous n'avions pas le temps. Il aurait aimé les lui faire caresser Ses oranges. Ambiance. Je retourne vers l'autre, on lui demande son nom. Il nous le dit mais ajoute, ce n'est pas la peine mon nom, vous leur direz aux joueurs de Marengo, que je suis le goal, le boucher. Il a fallu qu'on nous pousse dans le car pour repartir.
J'arrête là pour ce soir. J'ai mon compte mais il y en a d'autres.
Gérard STAGLIANO