Nostalgie à fleur d’âme ou
réminiscence des Deux-Moulins.

Les trolleybus des C.F.R.A, de couleur bleu
ciel, ont dû arriver dans les années 50, nous
allions au Lycée Bugeaud et nous prenions
celui de 7 h 25, spécialement réservé aux
écoliers et étudiants, personne d’autre n’y
avait accès.
L’occasion rêvée de draguer les filles aussi
nombreuses que nous à le fréquenter, encore
que nos timidités maladives et endémiques
nous privaient quelque peu de trop de
hardiesses. Bref, Nicole Malinconi montait du
côté de la Poudrière, Marguerite (“Daisy”
pour les intimes) Casanova ou Monique
Gervais, du côté de la Mairie, et les autres à
l’encan.
Mais ces trolley, bleu ciel, étaient majestueux
et surtout silencieux, le pare soleil — joliment
coloré — situé derrière le chauffeur avait une
odeur de plastique neuf entêtante qui faisait
qu’on savait où l’on se trouvait dès qu’on
était entré dans ces trolleys.
Du fond de notre lit, nous écoutions, avant le
lever, s’ils étaient en fonction pour savoir si
— les jours de grève supposée — on devait se
lever ou non et aller au Lycée.
Seul un petit sifflement signalait leur passage
et il fallait prêter l’oreille attentivement,
sifflement qui se transformait en chuintement,
les jours de pluie.
Un sport qu’on ignorait : le volley-ball
La ligne 4 se terminait aux Deux-Moulins, les
trolleys faisaient le tour de la Station Mobil,
près du terrain de volley-ball de l’O.D.M ;
celui de nos ennemis héréditaires était en face,
dans la propriété Nocchi, il appartenait aux
Nocchi et à l’A.S.S.E. Aux rouge et blanc,
mais nous nous étions les jaune et bleu ou
plutôt, mais seulement si on lisait les statuts du
club, les azur et or.
Les cadets avaient d’ailleurs eu un jeu de
maillots offert par le parrain, le F.C Sochaux-
Montbéliard, un club également azur et or ,
mais les maillots offerts étaient de couleur
jaune, avec les numéros bleus.
L’autre ligne la 8, ou la 8 barré , trouvait son
terme un peu plus loin, à la Pointe Pescade,
mais pour les Deux-Moulinois, il ne fallait pas
se tromper, car seule la 8 barré était autorisée à
s’arrêter aux Deux-Moulins, l’autre pas. Le
choix offert était double, les lignes 8 passaient
par le boulevard Pitolet, en bord de mer tout du
long, tandis que la 4 passait par Saint-Eugène
village, à partir de la Consolation, elle prenait
donc par le haut, pour s’arrêter aux deux
cimetières, le premier, catholique, faisait face à
un bistrot, tenu quelque temps par les Sabater,
au-dessus du comptoir, il y avait un écriteau
qui disait “Quoi qu’on dise, quoi qu’on
fasse, on est toujours mieux ici qu’en face.”
Des plaisantins prétendaient qu’en face, il y en
avait un autre qui disait presque la même chose
: “Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, on
vient ici , après avoir été en face !”
Juste au-dessous, il y avait Raïsville et ses
plages de galets ou de rochers lisses. Avec
beaucoup d’oursins délicieux.
Un abbé hors norme !
Le second cimetière, israélite, faisait face au
fabricant et vendeur de bâches Vidal et
Manégat, et il y avait donc le deuxième arrêt
Saint-Eugénois du trolley, puis on arrivait à la
Mairie, avec les principaux commerces locaux,
le marché couvert , la Poste et — sous les
arcades — le bistrot des Coutenceau, dont les
filles étaient toutes reines de beauté, à juste
raison, mais trop âgées pour nous, la
génération de 1936-1937 et 1938.
Derrière l’autre arrêt, il y avait la villa des
Chanlon, aux filles également superbes, de
toutes les tranches d’âge, notamment
Monique, qui devait un temps fricoter avec
Jean Pertus, l’autre grande dynastie de
l’A.S.S.E, laquelle habitait un peu plus haut,
presque à l’Église de Saint-Eugène, qui avait
eu un curé hors norme, l’abbé Chabanis, un
Stéphanois si mes souvenirs sont bons, et qui
nous avait fait faire la communion à Saint-
Augustin, avant d’être muté à Saint-Eugène
et… de nous la faire renouveler. Je parle au
pluriel parce je suis deux. On me reconnaîtra,
inutile d’en dire plus.
Si hors norme, que cet abbé Chabanis a fini sa
carrière à l’Église de la Madeleine, en plein
coeur de Paris, où je me promettais de lui
rendre visite à chacun de mes passages dans la
capitale, fort nombreux les dernières années,
sans jamais me résoudre à le faire. Je le
regrette un peu aujourd’hui , car j’aurais eu
vraiment besoin de me reconvertir et seul il
pouvait.
Après le Ravin, où était située l’église, avec
d’un côté la Pharmacie Colomb et de l’autre,
juste au-dessus dudit ravin, la Pharmacie
Tochon, le car descendait alors sur la

Poudrière, en passant toutes les rues remplies
de filles plus belles les unes que les autres, à
commencer par la (Jeanne ?) Champion, et les
blondissimes soeurs Lambert , sans compter
Colette et la smala Malinconi, ni la rue Joseph-
Papillon qui menait tout droit, ou presque, au
Parc aux Huîtres de Vincent Capomaccio,
dont le frère, François, était de notre
génération.
A la Poudrière, les frères Djaffar et Moktar
Bonazo, nous donnaient un coup de main
quand on jouait au football, à Baïnem sur le
terrain en bordure de la mer, que de fois le
ballon y est allé. C’était le fief de Libert
Botella , du Bar de Baptiste et des
boulangeries concurrentes, Trestour et Ferrer.
Le Plateau de ma naissance
Après la Poudrière, c’était le Plateau, un lieu
magique — j’y suis né et j’en étais jusqu’au
31 mai 1962 — avec la plage et le plongeoir,
d’où Noël Segond, avec son délicieux et
inaltérable accent marseillais s’évertuait à
nous inculquer les sauts de l’ange, les sauts
carpés ou les mauresques. Entre le gros et le
grand rocher, bordés du rocher plat, il était
organisé des parties de water-polo aux temps
immémoriaux, car nous, très vite, on s’est
converti à la chasse sous-marine et à la pêche
aux oursins avec masques et on filait avec la
pastera de l’oncle Spit jusqu’aux Deux-Ilôts
de la Pointe Pescade y manger les moules,
qui y pululaient avec un petit vin blanc sec et
glacé et une baguette bien croustillante.
Au départ , le tennis privé, à l’abandon, qui
nous servait de terrain de foot à l’occasion
avec les Nivières, Podesta, Bellan et autres
Bolta, Turc, Sid-Ali et consorts sans compter
les frères Sioux, des patos égarés en
piednoirie , un certain temps.
Après le Plateau, c’était l’arrêt Jaïs, avec
d’un côté la Boulangerie Douillon, et de
l’autre la villa, au sommet de la côte, de la
présidente, celle de son père du moins, Nano
Imperato. Et le Docteur Rouchette et ses deux
filles, plus l’inénarable cousine de la regrettée
Dédée Boras. Elle se reconnaîtra Maryse
Mechiche, souvent présente à ces réunions.
Enfin les Deux-Moulins, le terrain de volley
qui nous attirait comme un aimant. Non, ce
n’était pas les filles Pagès (Michelle,
Françoise et Monique dans l’ordre de
naissance), sculpturales et dorées sur tranches
qui faisaient du nudisme sur leur terrasse, on
en a encore des clips plein les yeux à une
époque où les clips n’existaient pas. Et la
propriété Nocchi en face avec la colline aux
cyclamens, aux arbouses et autres
champignons , perdreaux ou lapins de
garenne. Enfin La Grande Terrasse, le café
de Pierrot et de Rolande Bellan, le coeur tout
palpitant de l’O.D.M.
Les Deux-Moulins, c’est où ? C’est loin !
Les Deux-Moulins, on ne les a vus qu’une
fois, un jour de fête des Deux-Moulins,
présidée en jacquette et chapeau melon, par le
Baron de Vialar, une figure emblématique du
lieu et un noble pour présider… une
République Libre des Deux Moulins ! On les
avait construits en contre-plaqué sans doute,
sur les cultures en banquettes au-dessus du
mur d’enceinte en pierres des Nocchi avec la
publicité en lettres géantes des cigarettes Melia
ou Job ? Voilà ti pas que j’hésite. Il faut dire
que cela fait un certain nombre d’années que ,
quand j’éternue , je perds une bonne vingtaine
de millions de neurones. Mais pour ce qui me
tient à coeur, cela va encore, la preuve !
Ayons une pensée émue pour Édouard et
Liliane Nocchi, plus le frère Claus du premier
nommé, aujourd’hui disparus, qui avaient mis
en oeuvre ces rencontres si fréquentées
aujourd’hui, en présidant cet Amical Souvenir
Saint-Eugénois de longues années.
Oui, c’était le bon temps, celui surtout de la
jeunesse triomphante et de l’insouciance, et
puis au Plateau, au-dessus de la plage de
l’Indépendance, il y avait une Ambassade, celle
de l’Uruguay, si mes neurones ne me font pas
trop défaut, tenue par M. Cortès, par ailleurs
professeur de Castillan à la faculté d’Alger. Et
le drapeau bleu ciel et blanc flottait fièrement
sur le plus haut balcon, où je scrutais
l’apparition de la petite fille, Zabeth, que je
salue bien affectueusement aujourd’hui.
Les Deux-Moulins, c’était la colline aux
senteurs subtiles et la mer, la seule qui vaille, la
Méditerranée, que je ne me suis jamais résolu
à quitter des yeux. Je n’ai fait que traverser
d’un bord à l’autre pour me désorienter
totalement. Là-bas, la mer c’était le nord, le
vent d’ouest, qui augurait beau temps et mer
calme, venait de gauche, celui d’est de droite.
Ici, c’est tout le contraire, comprenne qui
pourra ?
Vive les Deux-Moulins… dans les coeurs, et
pour longtemps !

Gérard STAGLIANO

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