Par André Levy-Valensi

     TAÏWAN, 1989.

     Aéroport de Roissy, 7 heures 30. L'atmosphère grise, humide, de la capitale, me rend encore plus impatient d'atterrir sous les tropiques. Tout en trimballant une valise de plomb, je repère au comptoir de la China Airline quelques sacs kakis. Je ne connais encore personne, mais le doute n'est plus permis, c'est là. L'enregistrement terminé, nous faisons connaissance.
     Puis, emprisonnés dans l'énorme carlingue du Jumbo jet, les 22 heures de trajet défilent mollement, interminables, au rythme soporifique du ronflement des réacteurs.
     Taïpeï, enfin ! Assoiffés, les genoux incertains, nous rejoignons les Américains organisateurs du périple.
     Le même soir, l'association des vétérans paras de Chine Nationaliste nous reçoit à l'hôtel impérial en plein centre-ville. On nous souhaite la bienvenue comme seuls les Asiatiques savent le faire. Un banquet remarquable, arrosé par moult toasts brandis à la gloire ou à la santé d'un tas de monde, anihile le soupçon de vigueur qui nous reste...coup d'envoi d'une série de festivités physiologiquement éprouvantes.

     Matin suivant, visite protocolaire au mémorial Chiang-Kaï-Shek, véritable Dieu incarné. Intra-muros, la vieille cité chinoise avec sa rivière paisible et ses somptueux édifices, aux toits en pagode, nous émerveille. Le dépaysement est violent. La salle des concerts, le théatre national, le mausolée même, sont ourlés de plates-bandes fleuries et sillonnés par des allées de marbre. Avec ce don propre aux Asiatiques pour l'art floral, transformé ici en science proche des mathématiques. La précision du détail, alliée au choix harmonieux des coloris et des parfums, créent une symphonie visuelle autant qu'olfactive.
     Les vétérans chinois nous reçoivent à nouveau à midi. Comme des ambassadeurs ! On nous couvre de petits présents à l'issue d'un court métrage, retraçant les combats des anciens du Guô-Min-Dang de 1946 à 1949. Barbecue odorant, alcool de riz, le sourire béat nous reprennons notre "longue marche"...

     Après un voyage de 5 heures à travers la grande plaine Ouest, et ses rizières, nous voilà au Sud de l'île, à Kaoshiung, grand port ouvert sur la Mer de Chine.
     Levés à une heure matinale, et après un copieux petit déjeuner, on nous dirige vers la base de Ping-Tung, école des paras chinois. Le colonel de la base nous accueille suivant un protocole qui allie la courtoisie asiatique à la rigueur militaire. Visite rapide des installations, afin de nous offrir un aperçu de ce qui nous attend, vétérans ou pas, nous allons repasser par l'entrainement de base.
     Surprise agréable, de jolies jeunes filles en combinaisons orangées font partie intégrante de l'équipe des moniteurs. Ce qui m'amuse, in petto, en me remémorant les sous-officiers rugueux du début des années 60, qui encadraient le tout jeune homme que j'étais...o tempora o mores !
     Ici, tout fonctionne en souplesse. Ce qui ne nuit nullement à l'efficience. Les cadres sont pleins de prévenance pour nous, les "vieux de la vieille". Nous avons quand même tous défilé, un à un, pour la plus grande joie des jeunes recrues, à la tour d'atterrissage, à la maquette, enfin à la tour de saut. Bien moins impressionnante que notre "Brigitte" à Pau ! Mais cela suffira à nous couvrir d'ecchymoses en tous genres, dans une bonne humeur exemplaire. La journée se déroule sur la base, de répétition en rabachage, pour acteurs d'une scène difficile. Pour la première fois je vois le fameux parachute américain du dernier modèle : ses 80 mètres carrés de voilure me laissent rêveur ! Ici, tout est propre, briqué, comme un village suisse.
     Le soir, quartier libre, les fauves sont lâchés !

     Jour du saut ! Cela fait quelque temps que je n'ai pas quitté un avion en vol, il est temps de bousculer le bourgeois qui sommeille en moi. Sur le tarmac vers 7 heures du matin, l'atmosphère étouffante trempe de sueur ma tenue cam. Un épouvantable assourdissement nous fait tourner la tête, un Fairchild C-119 roule vers nous, lentement, peint d'un beau bariolage de style U.S. Engoncé dans mon harnais, les moniteurs me hissent dans la haute carcasse du Box-Car, vibrant de toutes ses tôles. Nous décollons portes closes.
     Après un large détour, à la verticale des rizières et des champs de cannes à sucre, où l'on va nous larguer, les moniteurs dévérouillent les portes latérales. Tout en bas à 600 mètres, une légère brume de chaleur estompe le faible relief et les teintes. Le largueur hurle en chinois :
     "Debout ! Accrochez !"
     Je suis le numéro 39, dernier à quitter l'avion. Lumière verte, sirène hurlante, les signaux du saut. Les premiers ont déjà disparu, happés par le vide, je plonge derrière. Le souffle des moteurs est particulièrement violent. Me voici suspendu à une grande coupole réséda, la tête coincée par une collection de twists ! Quelques gesticulations plus tard, tout rentre dans l'ordre.
     Mes co-équipiers sont tout proches, trop. Il nous faut manoeuvrer pour éviter les accrochages. A l'encontre des consignes de sécurité de la base, vieux réflexe français, nous avons fait une sortie "en charrette". Ce qui fera dire le soir aux largueurs qu'ils ont vu des fous sauter !
     Un vent de travers avant fait défiler rapidement diguettes et rizières. J'entend bien quelques cris montant du sol, mais dans la langue de Hu-Shi, cela ne m'éclaire en rien. Le sol monte un peu trop vite à mon gré, et me voilà cul par-dessus tête. Je viens d'éviter une diguette de justesse, d'où les cris des chinois, et je roule dans une rizière à sec. Ce ne sera pas le cas pour tous ! Un jeune para chinois se précipite pour m'aider à me relever, un autre se bat avec ma voilure gonflée par le vent. On croit rêver ! Tout ce petit monde disséminé sur la D.Z. s'empresse, s'enquiert de notre état ! On a vraiment dû les inquiéter de vouloir sauter "à notre âge"...
     En fait il y a eu de la casse. Deux Américains se sont fracturé une jambe, un troisième a eu l'avant-bras traversé par un bambou. Ceci explique probablement cela, nous n'avons pas sauté sur un green de golf...
     Le général commandant la région militaire vient en personne, sur une diguette, nous féliciter un à un, par une chaleureuse poignée de main. Une petite cérémonie de remise des brevets se fait à chaud, sur place, sous des parachutes de couleurs déployés en marabouts. Le tout arrosé à la bière, ô combien appréciée !
     Le repas de midi soulève l'enthousiasme. Il nous réconcilie avec la gastronomie militaire. Quelques "green berets" américains font des efforts méritoires pour saisir notre anglais de bistro, malgré des cervelles embrumées par les "toasts". Il nous faut cependant faire bonne figure de nouveau, le représentant du Ministre de la Défense tient à nous récompenser en personne !
     L'après-midi, récupération et nettoyage.
     Le soir, nous offrons un banquet à nos moniteurs et aux pilotes qui nous ont largués. L'alcool de riz favorise une fraternisation déjà bien amorçée avec les monitrices, et nous transforme la langue en parchemin. Présents et adieux sympathiques clôturent une soirée bien avancée.

     Le jour suivant, tourisme. Des visages défaits par les libations de la veille, et une nuit trop courte, défilent dans le bus en silence. Nous allons à la découverte de Kaoshiung et de ses merveilles : Le lac Teng-Tching orné de ses temples, de tours, et de pagodes, la bourgade de Tsuo-Ying et son lac du lotus, ses pavillons aux teintes coraliennes comme les surprenantes pagodes du dragon et du tigre, ses boulevards sur pilotis, les pagodes du printemps et de l'automne aux sculptures délicates. Les rares nuages d'un ciel clair se réflètent dans le miroir d'émeraude du lac.
     En début d'après-midi, nous sommes reçus à l'Académie Militaire chinoise. Courte visite au musée de l'Ecole, et nous rejoignons une tribune qui nous est réservée au pas cadencé. Une large esplanade engazonnée met en valeur de hauts bâtiments clairs. Le "Coëtquidan" local a de l'allure. Un aréopage galonné est là, au grand complet, avec quelques autorités civiles conviées pour l'occasion. Face à la tribune d'honneur où nous siégeons, les cadets, superbes, sont alignés en trois compagnies carrées. La musique ouvre la parade, et un air martial entraine les élèves-officiers dans un pas-de-l'oie sans défaut, 24 hommes de front.
     Ce même soir, nous allons découvrir un autre Kaoshiung, port lumineux plein de charmes.

     Le lendemain nous remontons vers le Nord de l'île. Dans le hall de l'hôtel nous faisons la connaissance de Brian. Ex-officier chez les Gurkas et para de surcroît, de sa Très Gracieuse Majesté,  reconverti dans l'édition à Taïpeï. Son passage chez les bérets amarantes du Royaume Uni facilite une amitié naissante face au barman du salon. Avec mon copain Bernard, nous ne nous quittons plus, promis, juré. Notre Britannique exilé se propose de nous faire découvrir l'île septentrionale et ses plages, puisque nous disposons d'un jour de liberté...
     Brian conduirait confortablement, à gauche, si ce n'est que les Chinois s'entêtent à conduire ...à droite. Nous frôlons une kyrielle de catastrophes. Pour couronner le tout, nous débouchons dans une forêt en pleine manifestation religieuse, ou pèlerinage, qui agglutine sur notre chemin étroit, des milliers de dévots nonchalants. Brian voit rouge. Main soudée sur la klaxon, vociférant des injures en taïwanais, qu'il parle couramment, il bouscule du poing et des ailes de l'auto l'impressionnante fourmillière. Quelques mouvements d'humeur et quelques coups assénés sur le capot nous font craindre le pire, mais nous survivons !
     L'honorable correspondant de la Couronne nous guide alors dans des paysages hors itinéraires de voyagistes. Falaises qui se jettent dans la mer de Chine, villages de pêcheurs englués dans le temps,immuables, auberges rustiques, décors sépia...Partout ces familles au sourire facile, aux gestes mesurés, délicats, petits hommes ocre aux jambes torses, filles graciles et élégantes malgré leur pauvreté. Cette douceur de vie est à l'origine probable du fameux "mal jaune" cher à Lartéguy.
     Le voyage du retour nous fait bien rentrer la tête dans les épaules quelques fois encore, mais nous retrouvons l'hôtel, et son barman, intacts.
     Le soir même, nous nous retrouvons tous autour d'un barbecue mongol surprenant, et notre inexpérience de la cuisine locale déclanche l'hilarité de nos voisins de tables, qui viennent gentiment à notre secours.
     Dans la foulée, nous nous rendons au fameux marché de nuit, ville dans la ville, espèce de souk extrème-oriental aux senteurs envoûtantes. Les illuminations dès l'arche d'entrée sont féeriques. Une faune bigarrée déambule, chalands et badauds, seuls ou en famille, le long des multiples boutiques juxtaposées. Ici, on offre au choix serpents, chiens, à l'appétit des citadins. Animaux que l'on écorche vifs, séance tenante. Là, des potions miracles pour tous les maux, surtout ceux liés au sexe bien sûr. Au-delà, caboulots et gargotes offrent deux ou trois tables, sur la rue, où boissons et soupes aux pâtes translucides se consomment pour trois fois rien.
     La misère côtoie l'opulence. Un bambin paralytique rampe dans les immondices d'un caniveau, pour offir des billets de tombola. Plus loin, un yakusa local rejoint une somptueuse limousine, serré de près par ses hommes de main. Par contre, nul sentiment d'insécurité. Ce que l'on nommerait quartier à risques, en Europe, est ici sans danger pour le promeneur. La petite délinquance est jugulée par le milieu du grand banditisme, manu militari.

     Un autre jour nous sommes conviés à visiter le Mémorial National des Martyrs. A l'intérieur d'un parc cerné de collines boisées, des bâtisses aux toîts en pagodes longent une longue esplanade. La quiétude du lieu favorise le recueillement. A l'entrée, deux sentinelles aux casques étincellants montent une garde marmoréenne. Dans l'édifice le plus imposant gisent les dépouilles et les souvenirs des héros, compagnons de lutte de Chiang-Kaï-Shek.
     Tout proche, le Musée National. Une exposition sans égale des merveilles de l'art chinois, ancien et contemporain. Vases, vaisselles, boiseries, sculptures, soieries et peintures soulèvent l'admiration sinon la convoitise des plus rustauds d'entre nous. Nous dégottons dans l'après-midi l'adresse du Centre Gouvernemental de l'Artisanat, où l'on nous déleste avec gentillesse et habileté de petites fortunes  en cadeaux variés.
     19 heures, dernière salve de toasts à l'alcool de riz éclusée à la mémoire d'un tas de gens, dernière bataille "d'eau lourde". Le banquet est le bouquet final d'un feu d'artifice culinaire. Deux jeunes colonels ont l'imprudence de finir la nuit avec le "french group", nous les achevons à l'alcool de prune, conservé pieusement, relique de la France profonde !

     Le dernier matin, nous abandonnons à regrets les rues grouillantes, colorées, fleurant bon les épices et les grillades, les pagodes pimpantes, et leurs jardins d'apparat. Nous nous éloignons de ces sourires gracieux, de ces visages accueillants de filles souples, félines, et d'enfants gais. Disparaissent lentement les uniformes impeccables de ces soldats courtois, pleins de prévenance. Ils nous ont montré le respect qu'ils éprouvent envers les "anciens" que nous sommes à présent, sans obséquiosité, sans nuire à la rigueur.
     Un colonel nous a dit la veille, citant Confucius :
     " Lorsque des amis viennent de si loin, il n'est pas de plus grand plaisir".
     Nous avons réalisé alors que nous avions, nous aussi, succombé au "mal jaune", en quittant la vieille île de Formose, mais Confucius avait réponse à tout :
     " La joie est en tout, il faut savoir l'extraire..."

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