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Le docteur Hernandez ne peut plus tenir sur ses jambes, la secousse a été trop forte. Il se sent encombré, son corps bouge au ralenti. Sa main saisit mon bras, le serrant fortement, comme si nous venions de signer un contrat. Les autres l’observent, ni hostiles ni confus, avec une certaine commisération.
Brusquement, son visage s’éclaire d’une étrange douleur. Sa jeunesse se replie tout autour de lui, avec ses effluences traîtresses, ses clameurs d’autrefois et ses sanglots à cœur perdu. Les souvenirs non sollicités l’envahissent. Il parle enfin :
- En ce temps là, l'Algérie c'était cinq fois la France et ses habitants comptaient environ un million de français d'origine européenne et huit millions de musulmans. Quand le général De Gaulle arrive au pouvoir suite au soulèvement du 13 mai 1958, la guerre dure depuis quatre ans. Pendant encore quatre ans beaucoup de gens vont mourir sans savoir qu'en haut lieu on a décidé d'abandonner l'Algérie. Contre cet abandon d'une partie du territoire national, il y eut plusieurs révoltes, la dernière, celle de l'OAS dura 17 mois. A l’origine, le mouvement se voulait patriotique, marquant la désespérance d’un peuple trahi. La charte de l’OAS reprenait les thèmes fondamentaux des Comités de salut public, c'est-à-dire la réconciliation, la fraternisation et l’égalité. Le but initial était d’organiser partout, dans le cadre de la légalité républicaine, la résistance à l’abandon. Comme pour la majorité des Pieds-noirs, le désarroi et le désespoir s’étaient glissés dans mon cœur. Les lycéens et les étudiants étaient de plus en plus nombreux à vouloir rejoindre l’organisation. Puis l’OAS est devenue un mouvement subversif, empêchant par la terreur toute autre forme d’expression.
Eduardo lève vers nous un regard empreint de détresse. Ses paroles soulèvent en lui de rudes sentiments, pénibles, que nous pouvons lire à livre ouvert sur son visage. Ces longs arriérés de souffrance le défigurent.
Il y a une pause : son humilité me gêne. Devant le gouffre, il s’accroche à ses racines, pour survivre. A des racines d’amour, de haine, de fureur et de désespoir. Il est sincère, mais il avait lutté contre le vent de l’Histoire. Son malheur qui m’anéantit, me concerne aussi. Je songe à mes parents, au lâche assassinat de mon père Lino à Hussein-Dey, en 1962 et au massacre de ma famille à Blida. Evènements importants surgis de l’écume de ma mémoire, qui trouvent en moi un prolongement naturel, me brûlant encore à la façon d’un abcès.
Ses aïeux aussi ont été soigneusement mis de côté comme des habits de l’autre hiver. Ils reposent dans les nécropoles coloniales maintes fois profanées.
Au moment ou ma main se pose sur son épaule, sa panique s’évapore d’un coup. Il poursuit calmement :
- Durant la bataille de Bab-el-oued, en mars 1962, alors que je participais au ravitaillement des populations assiégées, je fus pris au piège dans la nasse. Je fus acheminé avec d’autres au camp d’internement de Paul-Cazelles, au sud de Boghari, où nous étions environ 700 à grelotter dans la bise des hauts-plateaux. Nous occupâmes les places encore chaudes des détenus FLN qui venaient d’être libérés. C’est là que nous fûmes parqués comme des bêtes, recensés, fichés et dans certains cas photographiés, tous qualifiés de sympathisants, voir d’activistes OAS. Plusieurs furent libérés quinze jours plus-tard, juste avant le début de l’exode, d’autres furent égorgés.
Pas un instant de ce long périple oratoire durant lequel il rampe plus qu’il ne roule, il n’échappera à nos prunelles fixées sur lui comme des ventouses. Là, dans ce cauchemar verdâtre, exposé mais cloîtré dans sa différence, il a beau feindre la désinvolture, il doit songer avec humiliation qu’il est disséqué, décortiqué ; résigné à n’être qu’une proie.
Il se trompe. Un silence confiant d’une parfaite harmonie s’est installé. Leila est émue.
Moi, je souffre avec lui, jusqu’au fond de mon âme. Mais je crois qu’il est heureux d’avoir abandonné la part la plus vulnérable de lui-même, d’avoir donné congé à un tas de compromis douteux. Il vient de s’arracher une écharde du cœur avec amertume. Il y a dans cet homme une force telle qu’elle pourrait m’obliger à mettre genou à terre. Il me semble qu’à présent, l’important pour lui et d’apprendre à réduire la flamme qui va le brûler à petit feu. Je comprends obscurément que quelque chose va m’arriver aussi. Comme lui, je respire son agonie. Comme lui, je fais partie de ce pays et comme lui, j’en suis captif… Retrouverons-nous un jour notre premier soleil : notre Algérie lumineuse, fondamentale, glorieuse, avec du triomphe dans sa lumière intense et chaude ? |
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