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Extrait des "ACHELEMES DE MAISON-CARREE" de Mario FERRISI :
Impalpable, la silhouette sans aspérités de madame Sendra progresse discrètement à la vitesse d'un pingouin engourdi en allongeant précautionneusement des pas agacés le long des murs du couloir ; son visage laisse apparaître une lassitude incoercible. C’est après avoir poussé la porte que nous entendons les coups venant de l’armoire à balais, au fond de la salle. C’est le minuscule placard mural qui servait autrefois de cachot. L’institutrice se précipite en courant, prenant au passage la clé pendue au clou du chambranle. A l’ouverture de la porte, les deux godasses éventrées d’Aliouet qui jouaient frénétiquement du derbouka, choient brutalement sur le sol. Le réduit nous amène comme une bouffée confuse. Il est emboucané d’effluves caprins et de javel Lacroix. Aussi plaisant à contempler qu’un furoncle adulte, le yaouled est là, étendu sur le dos, le visage tout matchouqué, cabossé, déformé, suant sang et eau des gouttes comme le pouce. Il m’aperçoit et l’étonnement ternit ses yeux, surpris de ce face à face inattendu. Dans ses prunelles trop larges se mêlent visiblement la surprise et la défiance. Sa bouche se fait béante comme l’entrée du tunnel des facultés ; un trou de dix-huit mètres de large… Je souris et lance intérieurement une passerelle entre nous deux : « le trou des Fa, le trou des culs, le trou des Facultés..., comme le chantent les 3 Baudets. Dans son oubliette, il faisait feu des quatre pieds, solidement bâillonné et les mains ligotées derrière le dos.
- Mais qu’est-ce qui t’est arrivé Liouet ?
On demande toujours aux champions de raconter leur premier KO : D'où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ? Le cataplasme gigotait là, vaguement assis ou à moitié couché, dans la posture grotesque d’une tortue sur le dos. Son front est décoré d’un somptueux hématome en forme « d’œuf de pigeon » à rendre vert de jalousie un dromadaire… Michquine ! (1) J’ai peur de me mettre à rire et le délivre en neuf secondes trois dixièmes ; serrant la mâchoire pour éviter le gros esclaffage. Trop tard ! Il a deviné mes pulsions malicieuses et mon fou-rire silencieux. Il rue dans les brancards, frénétiquement, comme un cheval Barbe trop longtemps contenu. Je reprends l'air d'un ange descendu du ciel :
- C’est ta façon de dire merci, jobasse ? Dis-je sur un ton détaché.
Je devine dans ses yeux de Gobi (1) ses états d’âne, toutes les injures, insultes et avanies salasses de la Ligue Arabe, accumulées, qu’il aurait bien voulu vomir, si madame la directrice n’avait pas été présente. Ce n’est que partie remise, je ne perds rien pour attendre. Il évacue le territoire malsain comme un chat de gouttière se taille d’un placard dans lequel il aurait été bouclé durant une semaine. Après un passage à l’infirmerie, nous nous retrouvons dans le bureau du directeur où le punching-ball vivant nous raconte simplement qu’il a été pris à partie par trois « Français » dont il a oublié les noms. Une soudaine amnésie probablement due au coup de boule en plein front. Il a ensuite été ligoté et « déposé » dans l’armoire à balais. Madame Sendra nous libère après avoir pris quelques notes dans le grand cahier à spirales qui sert de « livre d’or » des con-doléances dont nous connaissons tous l'inutilité. Je remarque qu’elle a noté « Affaire à suivre » ! Avant de partir, je lui demande des nouvelles de Giner. Il va bien ! C’est moins grave que l’on pensait. Précise-t-elle avec satisfaction. Nous sortons.
Il faudrait que vous imaginiez une éruption volcanique, après une période de repos de cinq heures. Tout d’abord c’est l’émission d’un panache de glaviots dans toutes les directions. L’activité éruptive ne cesse de croître et les crachats tombent tout autour de la zone, dans un rayon de dix mètres. Purrrée, y rocke le long des golfes glaires ou quoi ? Je me mets à rigoler comme quarante bossus chatouillés par Esmeralda… Ah, l’animal ! Les gars du cirque Antonio paieraient une fortune pour l’inclure au programme. Alors que le panache d’acrimonies visqueuses s’élève à plus de deux mètres au-dessus du cratère labial ; les expectorations sont si abondantes dans l’atmosphère qu’il est nécessaire de se mettre à l’abri. On peut penser que le vulcanus harrachi (1) va se rendormir. Il n’en est rien, car il se produit brusquement une explosion paroxysmale accompagnée d’un terrible tremblement hystérique de tous les membres. Un immense champignon d’injures s'élève dans le ciel et atteint trente-cinq kilomètres de hauteur. Epuisant son stock d’invectives poétiques, bordé d'injures et d'obscénités à ébranler un Bônois, l’« Aliouet » est méconnaissable, son regard est injecté de sang et son sommet est décomposé. Il éructe enfin de très sérieuses réserves sur la réalité de la descendance patrilinéaire des européens en général. Il a trouvé ça pour cracher sa colère ravageuse, sa haine totale des Français. Une explosion de rage dévastatrice et vengeresse, donc libératrice. Finalement, il conclut par divers détails moins que délicats sur les spécificités anatomiques et comportementales qui poussent à l'évidence nos sœurs, nos mères et même nos grands-mères à exercer quotidiennement le plus vieux métier du monde. Bref, c'est un festin : toutes les senteurs de l'Arabie ou tous les symptômes de la rabia ! Je salue le talent de l'artiste. Puis le flanc oriental poussé par un crypto-dôme s’effondre et le Yaouled à l’honneur meurtri, hagard, se met à pleurer… Des larmes dégoulinent sur sa frime comme la flotte sur le granito multicolore des pissotières de l’école Laverdet. Je lui dis :
- Ca va Liouet ? Il répond : - Ca va ! Et puis il secoue la tête de gauche à droite. Finies les vociférations entrecoupées de hoquets de rage ; appuyé à ma poitrine, il a enfoui sa bouille fanée dans son bras replié, tel un écolier puni. Bien que la glande lacrymale ne soit pas très développée chez lui, de gros sanglots secouent sa poitrine, des spasmes saccadés, incontrôlables. Celui-là, on pourrait l’assommer de calbotes sans lui tirer une larme, mais il suffit qu’on se montre gentil avec lui pour qu’il prenne son visage à deux mains…
- Ti dis rien à ma mère Marco ?
- Ni à personne Ali. Tu peux compter sur moi !
Il se gratte « le bas du dos » sans vergogne comme pour me remercier, mais son regard ne décolle pas du sol. Il voudrait simplement éviter « la honte indélébile » et je le comprends. A Maison-Carrée, dans un coin de l’avenue Joffre, à l’angle du cinéma l’Eldorado, un petit « indigène » qui pue l’armoire à pharmacie, chiale sur mon épaule, à gros bouillons, comme le Niagara. Témoignage fluide et transparent d'une souffrance réprimée et trop longtemps contenue ! Au pays du soleil levant, on se fait hara-kiri pour moins que ça. Fini son rôle de décomposition. Celui qui m’abreuve tous les jours de ses injures infâmes, de ses embruns sauvages, a quitté sa superbe comme on perd une dent de lait et laisse aller sa peine de petit arabe meurtri, déboussolé. Peu lui importe que ce soit auprès d’un enfant de rital colonialiste. Au fond de lui, il s’en fout. Personne d’autre que moi ne s’est soucié de sa disparition. Nul autre que moi et encore moins de ses congénères, n’est allé à son secours pour le délivrer. A ce moment, je crois que je pourrais lui demander n’importe quoi y compris de crier Algérie française et la main de sa sœur Malika, il me les accorderait.
Extrait 2 :
Le départ...
Il est huit heures et pour nous tous, la lucidité impose le courage… Au volant d’une antique mais confortable Ford Vedette noire, Zirigui, le taxi du village nègre est à la manoeuvre. Un collègue le suit, avec une « Quinze » Citroën traction avant.
La couleur rouge des roses du jardin me semble d’une beauté frappante. Maman a suivi mon regard et des larmes coulent sur ses joues.
Harassé, les yeux baissés comme s’il craignait le regard du Seigneur, papa chemine d’un pas lourd et chancelant ; comme ces pauvres soldats qui, blessés mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé pour se coucher et mourir. Il est allé s’asseoir prés du conducteur, après avoir ôter sa casquette : sa vieille casquette qu’il avait l’habitude de retirer au passage d'un corbillard, en présence d'une femme ou aux accents de l'hymne national...
Aujourd’hui, plus rien ne semble lui importer. Son regard bâille sur un néant volontaire. Toutes les belles notions, à la vigoureuse poitrine gonflée d'orgueil, ont perdu leur sens.
Il est parvenu à la dernière page de son existence dans cette contrée du monde et, songe-t-il, avec cette lucidité qu'on connaît au seuil de la mort, sans doute au dernier verset. Tout au long de la semaine, il a tiré ses dernières cartouches, fait ses adieux à ses amis arabes, à la lumière du soleil, au goût de la brise dans les feuillages, aux parfums, aux illusions.
Cela ressemblait plutôt au dernier tour de piste d'un clown triste. Cela n'a plus aucune importance.
Nous montons dans la vieille limousine. Nous partons. Juste avant le dernier virage, nous nous retournons tous les trois, en même temps. Dernière image ! Dernière carte postale ! Le chavirement !
Les taxis stationnent devant la cage C des HBM. Nadine monte prés de moi, les lèvres pincées, essayant de surmonter le chagrin tenace qui la mine. Je sens sa menotte qui cherche ma main. Sous l’emprise d’une nécessité inconsciente, je la serre contre moi. Mes lèvres desséchées n’osent même pas lui murmurer mon amour.
Eplorés, confinés dans la douleur, les époux Mascaro et le petit Marcel s’installent dans la « Traction-avant ».
Nous passons devant les Achélèmes et faisons un dernier tour de ville. Je lis à cœur ouvert, le passé de chaque rue, de chaque commerce, de chaque maison. Ca lambeaute sous ma coiffe.
Voici le logement des Capdouze, prés de « Luxia Photo » Nous sentons nos copains autour de nous et nous retrouvons dans leur brouillard de rires, de fumée. La musique des bouffas résonne en nous.
Nadine me sourit avec lassitude et sa main décrit de grands gestes inutiles dans le vide. Mon idylle à moi est lasse et prête à tout. Elle n'a pas le choix, elle en a assez des attentats, des enlèvements, des tueries et des forfaits sans nom. Elle attend sa prochaine vie en vieille France ; notre « nouveau monde » Elle a le droit de rêver de félicité, de mariage, d'argent et des plages sereines de l’Hérault : brûler le désespoir pour la délivrance. Brûler l'amour de l’Algérie et la souffrance pour un peu de dignité et de bonheur.
Avec le ronron méphistophélique du moteur, le gémissement des freins, les gros crachats de la boite à vitesse, le parcours final se poursuit. J’ai peur des voix qui m’appellent de partout, des façades, des trottoirs, du square, de mon école « Laverdet » qui tient encore entre ses mains des milliers d'étoiles scintillantes. Des astres étincelants, parmi la cohorte tapageuse des verbes, des compléments et des noms propres qui avaient illuminé mon cœur.
Devant moi apparaît le tableau noir de naguère, sur lequel madame Cervera, méticuleuse, avait tracé d'une craie assurée les jambages des lettres : lundi, mardi, mercredi. Je me souviens de ces matins studieux, de la lumière trop forte de la classe qui tranchait dans le sommeil encore accroché à mes paupières d'enfant.
Tout a passé si vite. Ma vie ici, me semble n'avoir finalement représenté qu'une ample parenthèse ayant pris son envol depuis le tableau noir de l'école jusqu'à ce jour funeste. Mon cœur essoufflé n’entretient plus aucun doute sur le sort de cette parenthèse, qui tout à l’heure, fera naufrage au fond de l’eau. Mais l’exil ne réussira pas à effacer complètement, d'un simple coup de chiffon, toutes ces lunes majestueuses, celles qui m’ont aimé et que j’ai tant chéries.
Maintenant, je m’en vais. Il y a devant moi un simple cahier d'écolier et un vieux plumier. J’ai conscience de ma main, de mes doigts tenant fébrilement le porte-plume dont je perçois le crissement familier sur le papier, comme une dernière complainte.
Je lève lentement la tête et vois devant moi le tableau noir de la classe sur lequel l'institutrice a dessiné des lettres gracieuses et parfaites ; il porte le titre de mon ultime devoir. Je m’applique de toutes les forces qui me restent, craignant de me tromper, pour recopier ce qui est écrit : l'encre frissonne sur le papier, les lettres naissent laborieusement et maladroitement. On peut lire ce que j’écris avec une larme violette, ma dernière épitaphe, que je réécrirais sans cesse comme une pénitence, les derniers mots que j’ai toujours espérés : «…mon pays, l’Algérie »
Et à présent que les couleurs du tableau s'estompent et meurent, je me trouve aussi solitaire que sur mon rude banc d'écolier, bouche ouverte pour recevoir le baiser d'une météorite.
Les voix ? Oui, j’en ai peur. Je crois que je les entendrai toujours ; les rires et les gémissements de ceux que j’ai aimés qui sont partis ou qui ont disparu, qui ont péri les poches vides. Les silences des bâillonnés, des égorgés ou de ceux qui se sont tus à jamais.
Au rythme des pavés de la route moutonnière ; Bellevue, Maison-Carrée, les Achélèmes, La Glacière, ainsi que leurs couleurs et cadrages douloureux, nous suivent vers notre exécution.
C’est fou, les trucs auxquels on peut penser quand on est condamné. Ca ressemble à des cauchemars, mais ce ne sont pas des cauchemars. Plutôt une récapitulation déformée de l’existence. J’étais vivant dans ce temps là. Maintenant, je ne suis plus qu’une flammèche chancelante. Un point lumineux qui cherche dans les ténèbres le secret d’une nouvelle combustion. Je devine qu’il y a un apprentissage à faire, des errements à subir avant de renaître.
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