© Mario Ferrisi - Mitidjaweb 2006

...Et puis un bogue géant a brutalement bouleversé la vie d'Enzo, la mettant en péril, le contraignant à faire le voyage vers une destinée inconnue."

Ce roman s'inspire d'une histoire vécue et de faits historiques notoires. Sur un fond de sentiments extrêmes et de rémanences souvent anciennes, se dessinent le drame, la tendresse et l'émotion, en plein coeur d'Alger. Le vent d'ouest vous emporte et des images brûlantes vous persécutent. Enzo traîne l'Algérie dans sa tête et deux femmes dans sa conscience... L'essentiel du récit se déroule en Algérie, et dans l'Aude, en deux mille cinq. Il révèle la plupart des maux qui ont fait mourir la société coloniale et ceux qui minent le pays aujourd'hui.

Qu'est-ce que le bonheur, si rare, si fragile ?

A quoi ressemble l'avenir pour un homme qui se cherche dans toutes les directions, malgré l'angoisse, la haine et le désespoir ?

Extrait 1 à Carcassonne

Non, je n’ai pas oublié ma mère, son histoire, et sa mémoire je l’ai prise à bras le corps…
Elle s’appelait Lucie Jaume.

Un soir, pendant qu’elle s’obstinait à vouloir respirer, à côté de ses bouteilles d’oxygène, elle m’a dit qu’elle allait retrouver le Bon Dieu, mais qu'elle reviendrait souvent me voir dans mes rêves et qu'elle serait toujours près de moi ; que la vie est une étrange étoile qui peut continuer à briller, même après la mort. Puis, elle tira son ultime révérence, un jeudi de l’hiver 1983, dans notre petit appartement de la rue des Calquières à Carcassonne. Elle s’est fanée petit à petit, comme une fleur ; je n’ai jamais vu de mort plus gracieuse.

Extrait 2

Le désert de tendresse où elle m'abandonna, n'améliora pas l'ordonnancement précaire des piètres idées du monde qui germaient dans ma tête. « Orphelin » à vingt ans, je fus brutalement jeté aux chemins de la vie. J’ai dressé longtemps son couvert, comme si elle devait revenir, et je suis tombé malade du mal de vivre…
Elle était née le onze novembre 1942 à Maison Carrée, dans la banlieue d’Alger.
Elle avait connu mon père Lino Bartolini en 1960, dans un bal à Hussein Dey, autre village proche d’Alger, il était d’un an son aîné.
Ils se marièrent en mars 1961 à Maison-Carrée.

Lino Bartolini qui n’avait jamais milité, fut assassiné rue Pierre Semard à Hussein-Dey le dix huit février 1962 de deux balles dans la tête, à bout portant, sous les yeux de ma mère Lucie.
Je n’ai appris la véritable cause de son décès, qu’en juillet 2005.
Ma mère blessée par la morsure du destin, ne s’est pas remariée.
Son histoire d’Algérie, elle ne me l’a pas racontée. Tout au moins, l’évocation de son pays natal se résumait à des souvenirs qu’elle traduisait obstinément d’une manière idyllique, imprégnée de soleil et de joie de vivre, en occultant soigneusement les périodes noires des « évènements » de la guerre et de l’exil. Ce que je sais de cette guerre m’a été transmis par les médias en général ; il suffit d'ouvrir un journal ou d'allumer la télévision pour constater que l'on parle tout le temps de la guerre d'Algérie.

Extrait 3 à Alger

Aérogare internationale d’Alger Houari Boumediene. Premier contact avec le sol algérien.
Comme les autres, j’accomplis les formalités douanières au poste de contrôle, sans être inquiété. Je ressemble à un touriste banal, ni plus ni moins suspect que des centaines d'autres. Tout va bien et je récupère mes bagages de soute. La température affichée : 38°.
Ma montre indique onze heures trente, je la recule d’une heure. L’avion gâche le sens de la durée et brouille le temps.
Mes bagages me semblent lourds, aussi lourds que ma tête. Je me dirige vers la sortie et aperçois Khader. En quelques secondes des images du passé resurgissent. Les souvenirs toulousains affluent en vrac, revenant avec force, inondant mon esprit Le désarroi qui était mien il y a quelques minutes laisse place à une joie immense. J’aime cet algérien qui fut mon meilleur copain d’université en France. Nous manifestons une joie amicale spontanée. Il me présente sa sœur Leila dont il m’avait parlé mais que je n’avais jamais vue. Une superbe et grande jeune fille d’une trentaine d’années. . Elle porte une robe légère, longue de couleur kaki, très sobre. Ses cheveux noirs sont plaqués et ornés d’un petit chignon très strict, mais ses yeux dégagent une nuance de tendre mélancolie. Un ensemble très discret qui ne nécessite pas à priori le port du hidjab, ce grand foulard tant décrié en France, recouvrant les cheveux et les épaules. Il aurait été bien dommage de cacher une si grande beauté, de cette beauté que les femmes s’envient…Nos épaules se frôlent de quelques centimètres et je peux humer le parfum suave, mélange harmonieux de Cassis, narcisse, rose, framboise, santal, qui flottait autour d’elle, je devine sans mal Amazone eau de fraîcheur d’Hermès. Lorsque nos regards se croisent, je lui fais un large sourire qu’elle me rend spontanément, découvrant des dents d’une régularité et d’une blancheur sans faute.

Extrait 4 à Hussein-Dey, Algerie

Dix heures quarante-cinq.
Je traque mon gibier et peut-être mes fantasmes. Je suis désormais à deux pas de l’obscur rendez-vous et ma proie est tout prés. De mon passage d’hier, j’ai retenu une vision cadastrale de cet environnement. Il faut que je fasse un break. En quête depuis si longtemps, je ne suis plus à dix minutes prés. Je m’assois sur un banc à quelques mètres de la boucherie, et allume une cigarette. Depuis que j’ai quitté la brasserie, personne n’a posé un seul regard sur moi. C’est réconfortant et rassurant, après tout personne ne m’a véritablement invité ici. Mais enfin, quatre décennies de ma vie d’homme, même si elles se sont avérées quelconques, pour en arriver là. Quelle misère ! En un point de non-retour où l'échappatoire n'est qu'un leurre de l'esprit. Je me suis moi-même condamné, enfermé et la clef de la geôle a disparu. Cette journée a commencé harassante et finira sans doute nécrophile. Elle s’appesantit sur moi en espérant me faire ployer sous son joug.
J’observe autour de moi, ça et là, même au-delà de la place, dans ces rues de l’été, des poubelles maladroitement renversées et des sacs éventrés par des chats affamés ou en rut. Partout, des gens déambulent et s’affairent, des anonymes cherchant l’abri des chaleurs écrasantes de l’été, des bruyants, des nonchalants désœuvrés, des stupides et des ombres sans intérêt…comme moi.

Un clochard-nain s’extirpe d’un monceau d’immondices. Il ressemble à un éboueur qui a passé la nuit dans sa benne. Courbé comme une hyène, il pousse d’une main un minuscule caddie de misère. Il fait ses emplettes au milieu des ordures, en quête de pitance ou de haillons. Sa silhouette massive apparaît en chaloupant sur des jambes trop courtes. Un de ses longs bras frôle le sol, sa tête est enfoncée dans ses épaules épaisses, ses yeux sont injectés de sang, et il retrousse ses lèvres dans un effort constant qui dégage les canines souillées de vieille nourriture. Son expression est terrifiante…C’est sans doute à cause de mines pareilles qu’on a inventé les cagoules.
Tel un épouvantail d’été, il s’approche de moi, la lippe pendante, divinement sale et crachant avec dextérité. Il ressemble à un Casimodo…croisé avec un frigo des années cinquante…repeint en rouge. Il a un nez en forme de grosse carotte rabotée, au bout duquel s’écoule une morve suspecte. Un étonnant cache-nez « été-hiver » soutient son cou, faisant par la même occasion office de minerve. Il a un comportement proche de celui d’un animal. Il est obsédant comme un cauchemar… Il tend vers moi une main difforme, rugueuse et crasseuse de fouille merde assermenté et me demande l’aumône en français. Voilà ! Seul ce gnome bourré de tics ; à la grimace ricanante brusquement surgi de nulle part, a démasqué le roumi, l’agresseur, l’ancien colonisateur, le descendant de Charles X, celui-là même qui a martyrisé jadis le Dey…Hussein ! Je lui file rapidement une pièce de deux Dinar. Il me lance un regard à la fois fourbe et reconnaissant, ponctué d’un clin d’œil gouailleur et complice, qui disparaît sous un amas de viande velue. J’écrase mon mégot, il a disparu comme par enchantement.

Extrait 5 à Hussein-Dey

Lorsque, devant mon visage, les premières volutes de fumées se dissipent, j’aperçois Brahim, tel un ectoplasme sorti du néant, inattendu comme un "Kinder surprise". Manifestement il a pu ouvrir la porte de l’intérieur. Il me lance un regard médusé, étonné, intrigué et un peu hagard, tel un zombi. Il tient toujours son grand couteau à la main droite, en tremblant comme un épileptique. Sans me quitter des yeux, il m’indique avec la pointe de son outil la poignée intérieure de sécurité qui lui a permis d’ouvrir la lourde porte. L’absence d’éclairage lui confirme qu’il y a eu préméditation de ma part et volonté manifeste de l’éliminer. A présent son regard bien qu’interrogatif est devenu menaçant. Il prend conscience, sans comprendre pourquoi, que sa vie est en danger. Aux aguets comme un animal agressé et blessé, il épie mes réactions et essaie de les anticiper. Je prends conscience que la Mort nous tourne autour. Elle est sournoise. Elle nous épie. La haine que j’éprouve me semble indéracinable, profondément nouée en moi, dans une zone irrémédiablement empoisonnée. Nous sommes dressés, face à face, comme deux fauves. Nullement impressionné et dans un élan complètement brouillon et irrationnel je me jette sur lui, le faisant basculer de tout mon poids.

Extrait 6 à Alger

Il est dix-neuf heures trente.
Triste mais libre, oscillant entre amertume et bonheur, je me promène dans Alger et me jette dans les parfums du soir, à la recherche de je ne sais quoi… Un léger vent d'ouest s’est levé, apportant une fraîcheur qui me caresse les joues. Je déambule dans cette ville comme on marche sur un magnifique tapis d’orient qui s’étend doucement jusqu’à l’eau. En fait Alger dégringole tranquillement des collines vers la mer. Et moi je suis ici dans les méandres et les lumières d’El Djezaïr, nourri par les paroles et récits de maman Lucie, nourri de ses souvenirs et des écrits d’ Albert Camus ou d’Emmanuel Robles. Peu à peu, sans effort, je pénètre ses secrets. Je redescends la rue Didouche Mourad et j’aperçois à chaque rue perpendiculaire la percée vers la mer avec presque à chaque croisée un kiosque qui ferme boutique, avec ses fleurs et ses doux parfums.

J’ai longtemps marché avant d’arriver sous les arcades de la rue Bab Azoun, à deux pas du théâtre national d’Algérie. Maman me parlait souvent de cette rue, au pied de la Casbah. Il me semble que Meursault l’étranger de Camus, l’employé de bureau, l’épave qui refusait de jouer le jeu de la vie et qui assassinat un arabe sur la plage de Tipaza, habitait rue Bab Azoun…
Je m’attarde devant la vitrine d’un magasin de vêtements. Le patron, quinquagénaire rondouillard, à peine dégarni, en costume rayé, un visage de poupon aux lèvres charnues qui inspire la confiance la plus totale, une silhouette alourdie adossée au chambranle de sa porte, pose sur moi un regard engageant, avenant et plein de convoitise mercantile. Il ressemble à une barrique. Il peut, tout au moins, contenir autant.
Il me gratifie d'un sourire chaleureux et d'un bonjour incitant à la conversation, qu'il engage d’ailleurs rapidement, d’une voix si hyper-civilisée que mes oreilles en tremblotent. Il me vante sa vitrine. Ses mains grassouillettes aux ongles soignés sont posées à plat sur un bide tellement énorme qu’il faudrait une brouette pour le transporter. Une bedaine qui a enseveli la ceinture dans son repli. Je me dis que si son Q.I est proportionnel au volume de sa panse, il doit probablement être un génie…C’est un petit bourgeois bien fringué, son cou est paré de deux grosses chaînes en or. Malgré les nombreux badauds, les clients ne se bousculent pas. Ma qualité d’étranger le rend plus loquace. Nous bavardons sans retenue. Il s’avance comme un pingouin épanoui, son haleine froissée comme mes dinars en poche, me fait faire un pas en arrière.

Extrait 7 à Alger

Vingt heures trente.
Cette journée de juillet fond doucement dans l’atmosphère dorée du soir. L'air est saturé d’innombrables bruits se perdant dans les vives lueurs de la nuit naissante. J’aime particulièrement le crépuscule. C’est un moment en équilibre entre l'ombre et la lumière, dans une douce harmonie. Je suis en errance, mais je n’ai pas envie de quitter ce lieu d’une noblesse et d’une force inouies. L’horizon participe encore un peu aux réjouissances rouge foncé, en s’assombrissant doucement sous les premiers rayons de lune. Une passation de pouvoir, convenue et amicale, entre le Soleil et l'astre de la nuit. C’est trop beau et je suis bien, je fusionne avec cet espace qui s’ouvre sur la mer, avec ses merveilleuses lumières vibrantes, imparables. Des purs instants de joie et de bonheur…à l’embouchure de la nuit, fixant mes sens et chassant de mon esprit toute autre agitation. Le coucher de soleil dans le ciel d’Alger est fastueux. La baie sublime donne un aperçu de l’infini, je regarde les nuées ocre s’étirer, le bleu s’approfondir. Les flots coalisés apparaissent légers, délicats, vivants, voyageurs, comme les brises. On sent bien que cette mer a des siècles d’histoire dans ses poches. Les étoiles et la lune sont dispersées et exercent en moi une attraction mystérieuse. Tout en bas, le secret de la nuit est paisiblement troublé par des mouettes noctambules virevoltant sous les lampadaires, déchirant les murmures de la brise de piaillements aigus au milieu des premières ombres nocturnes…J’oublie presque l’autre facette l’Alger, plus misérable et mystérieuse, que je commence néanmoins à aimer tout autant…elle ne gâchera certainement pas la vue de ce paysage princier. Je vis un soir béni.
Peut-être, puis-je comparer l’amour à cette lumière particulière qui nimbe encore la mer juste après le coucher du soleil, une lumière féerique. C’est la lumière qui habite quelqu’un qui aime… Jamais le sentiment de communier avec une ville ne m’a habité avec une telle intensité. J’attends quelque chose d’elle, mais je ne sais pas quoi au juste.

©Mario Ferrisi 2006
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Dédicaces au XIIIeme Salon du livre et de l'écrivain audois
30 Avril 2006
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