par André Lévy-Valensi

     Aéroport de Moscou, Mai 1992.

     Eclairage médiocre, ambiance morose. L'Empire vient d'exploser depuis peu, et comme dans toute démocratie balbutiante, un vent de laisser-aller souffle son haleine fétide. La Russie, je connais. Depuis mon précédent séjour en 1973, le contraste est saisissant. Les communistes ne possédaient pas que des qualités, loin s'en faut, mais la "boutique" fonctionnait, alors que là...
     Parmi la multitude des divers échantillons humains de l'ex-URSS, nous dénichons les officiers qui doivent nous convoyer. Présentations sobres, poignées de mains amicales. On nous demande de patienter, les véhicules n'étant pas arrivés. L'instant durera 2 heures, l'estomac vide, et rien à boire dans l'aérogare.
     Surprise ! Un cortège de "bonzes", jeunes russes des deux sexes rasés et affublés de toges orangées, de sandales, défile devant nous au son de tambourins et de clochettes, chantonnant une antienne avec cet air absent des fumeurs d'herbe. Ces créatures en déréliction, au sourire béat, s'agiteront soudain à la vue d'un probable "gourou", arborant les mêmes oripeaux, en provenance des...U.S.A ! Assurément venu semer quelques belles paroles, et de nombreux spermatozoïdes, au sein des adoratrices de Krishna. Tous les chemins mènent au dharma...
     "Le Gaulois" hausse ses robustes épaules et me lance, désabusé :
     " Quand je pense qu'on s'est fait dans notre froc pendant plus de 40 ans, en pensant à l'ogre russe !"
    
     Le véhicule est enfin là. Confortable, il a dû l'être, mais lors de la seconde guerre mondiale. Nous parcourons la toundra séparant Moscou de la base militaire, soient 250 kms de mauvaises routes, pendant une partie de la nuit. Eclairage inexistant, lune blottie derrière les nuages, aucun panneau indicateur. Nous faisons plusieurs fois demi-tour, perdus corps et biens ! Le "navigateur", debout à côté du conducteur, s'énerve sur sa carte mal éclairée par une loupiote de campagne.
     Nous finissons par arriver à bon port. Exténués. Nous faisons connaissance avec Alexandre, capitaine, ancien d'Afghanistan, responsable de notre séjour.
     Les bâtiments où nous logeons ont l'apparence des bases de l'Ouest, la fantaisie en moins. Par contre le hall intérieur étonne par l'abondance de plantes vertes. A l'entrée, deux jeunes femmes derrière un bureau, nous examineront longuement...Les chambres de trois sont chauffées, mais il nous sera impossible de nous laver : une eau marron et putride coulera tout au long du "stage" !

     Ce matin-là, en route pour le champ de tir. Trajet cahotique à travers une forêt de bouleaux dressés sur un sol mousseux et gorgé d'eau. En cette période de fonte des neiges, la Russie ressemble à une gigantesque éponge. Le beau soleil colorant le paysage se voile subitement, et la température chute en quelques minutes. De gros flocons volètent un instant, bousculés par un vent glacial.
     Surgit un bunker à l'orée du bois, camouflé par de grands filets verdâtres. Quelques paras, jumelles au poing, balayent du regard la grande étendue déboisée. Un colosse de sergent houspille le piquet d'incendie. Face au bunker, une table est dressée en présentoir, pour tout le matériel que nous allons utiliser. Là, une jolie blondinette tout sourire se présente. C'est notre interprête, pur produit de l'Université de Riazan et du K.G.B réunis...ce qu'elle omettra de préciser.
     Sur la table, un pistolet Makarov (9mm), un lance missiles anti-chars Spigot (AT 4) , un lance-roquettes R.P.G 7, un lance roquettes M.80, un fusil-mitrailleur Kalashnikov (R.P.K 7,62), un fusil à lunettes S.V.D (7,62) avec son optique P.S.O 1, enfin un fusil d'assaut Kalashnikov (A.K.S 74) modèle para, à crosse escamotable, présenté avec bayonnette.
     De jeunes paras russes nous font une brillante démonstration, d'évidence, ils n'ont pas choisi les plus maladroits ! Le grand Yvan, sous-officier Spetsnaz, au rôle indéfini, nous filme sous tous les angles.
     C'est à notre tour.
     A part quelques "arroseurs", la majorité d'entre nous s'en tire bien au "Makarov". Bien que gênés par les tirs au R.P.G 7 tout près ! Nous sommes régulièrement entourés par leur fumée blanche, âcre, dont j'aime le parfum. L'atelier des fusils-mitrailleurs a moins de tireurs brillants. La cible mouvante, une étoffe carrée mouvante à 400 mètres, est moins malmenée. Un blindé (B.M.D)destiné à l'infanterie para, tire au spigot sur une carcasse de char, à 2000 mètres. La cible tressaute à chaque coup : convainquant.
     Assourdis, ivres de cordite, nous grimpons sur le bunker qui domine la plaine boueuse. Des chars semi-enterrés dirigent leurs canons vers des cibles mobiles, chars de bois évoluant à 1000 mètres environ. La radio grésille : " Oghon !" (feu), immédiatement suivi par un feu d'apocalypse, roulant, à faire vibrer le béton. De grandes flammes suivies de fumée dense fleurissent les tubes des tourelles. Un barrage de feu et de fer assourdissant pulvérise les objets mobiles. Les tankistes sont au point...

     Le jour suivant, direction le cimetière militaire de Riazan. Le temps s'y prête ! Stèles des héros de l'Union Soviétique, Mémorial russo-polonais, etc...Tombe alors une bruine froide à glacer l'âme. Le repas de midi, d'une indigence notoire, est dans la suite logique. L'après-midi, visite de l'école des officiers paras, académie militaire spécialisée dans les T.A.P. Dans la cour centrale, une stèle monolithique érige trois héros de pierre. Tout autour, dans les allées, divers points de regroupements exposent hommes et matériels. Quelques paras équipés pour un saut de combat attendent, stoïques, que nous venions les détailler de pied en cap, vedettes momentanées d'un "reportage" hors normes. Une particularité, ils portent leur sac entre le dos et le parachute. Au sol, leur armement détaillé. Ils sont surarmés individuellement et collectivement. Plus loin, un B.M.D 2, blindé amphibie de 9 tonnes, repeint de neuf, petit transporteur de 6 hommes, est un véritable porc-épic. En plus de son canon de 73mm, il est ceinturé d'armes automatiques de 7,62. Plus loin, les chars. Ces monstres de métal sont sanglés dans les harnais de leurs énormes parachutes. Une particularité russe, l'équipage saute avec le char, à l'intérieur ! Ce qui nécessite l'usage de nacelles, où les tankistes-paras sont ficelés. En face, un canon à tir rapide, jumellé, le Z.U 23, que nous manipulons dans tous les sens.
     Puis on nous transporte au centre d'entrainement au sol des paras du crû. Grands espaces verts, grands arbres qui oscillent mollement au gré du vent. Bien sûr la tour de saut trône en bonne place, dominant de ses 25 mètres l'ensemble des installations. Un grand bras articulé de grue soutient un parachute déployé au-dessus du vide. On s'en donne à coeur joie. Des bruits de ferraille grinçante suivis de rafales d'armes automatiques, attirent mon attention. Une espèce de grand vaisseau spacial gris vomit à cadence soutenue des paras équipés pour le combat. D'un flanc percé en portière d'avion jaillissent des jeunes en tenues cam. Leur courte chute dans le vide interrompue par leur harnais, ils se mettent à glisser le long de rails bruyants, suivant un trajet tourmenté de tubulures rappelant vaguement Beaubourg. Entretemps ils dégagent promptement leur kalashnikov et nous mitraillent copieusement...à blanc. Pour peaufiner l'ambiance, un des lascars nous balance une grenade fumigène qui nous enfume comme des rats. On nous dirige cette fois vers une esplanade vaste comme un terrain de foot-ball, pour nous installer sur des gradins de bois. Une efflorescence d'étoiles d'or et d'argent brille sur les uniformes. Le "gratin" de la Division de Riazan est présent au grand complet, avec femmes et progéniture briquée comme un sou neuf. En face de notre tribune, une section de paras, tenues cam. et bérets bleus, s'installe en figure géométrique. Un haut-parleur se met à hurler une musique surprenante, plus proche du Rock-and-roll que d'une marche militaire ! La section s'anime et entreprend une démonstration de combat à mains nues, véritable ballet synchronisé à coups de sifflet. Puis avec armes blanches et fusils à bayonnettes. Quelques caporaux tentent de nous éblouir par leur technique, et je perçois en souriant quelques coups de bottes qui arrivent "à destination", Gageons que certains s'en souviendront ! Toujours en musique, un petit groupe se met à briser planches, briques et bouteilles, du tranchant de la main, ou poing fermé ou à coups de têtes. Arrive le scénario de combat. Visiblement l'Afghanistan les a marqués, tout comme l'Indochine ou l'Algérie pour certains d'entre nous. Premier tableau, attaque d'un bivouac, coup de main sur les moudjahidines neutralisés à l'arme blanche. Deuxième tableau, attaque d'un camion en mouvement, avec le petit exploit d'un jeune se jettant sous les roues pour s'agripper au pare-choc avant, et escalade du capot. L'etat major semble satisfait, aucune fausse note, et les paras viennent s'aligner face à nous pour nous saluer d'un vibrant "Hourré !".

     Immédiatement après les congratulations, nous nous rendons à l'école de cavalerie aéroportée. Dans une vaste salle sont alignés les matériels lourds dotant les divisions paras : Chars d'assaut, B.M.D., "chenillettes" et autres canons automoteurs. Quelques paras-cavaliers, figés au garde-à-vous, auprès de leurs engins, nous font une démonstration convaincante de leur célérité pour réintégrer leur poste de combat. Ils le feront et referont, jusqu'à épuisement, au rythme du sifflet, tant il est toujours vrai que la sueur épargne le sang...On nous laisse tout détailler, mais sans photos cette fois. Le 1er étage est encore plus intéressant. Des officiers nous expliquent avec fierté, l'utilité de l'usage de l'électronique dans les combats modernes. La cybernétique rend des services immenses dans les cellules de tir pour tankistes et autres missiliers. Sous nos yeux étonnés défilent des "jeux vidéos" du 3ème millénaire. Certains d'entre nous sont installés devant les consoles, avec casques à écouteurs, où toutes les instructions de tir sont débitées en.. russe ! Là également, les "reportages" photos sont déconseillés.
     Le repas du soir expédié, nous descendons dans la salle de conférences, et de spectacles. Installation spacieuse, confortable, et la scène est imposante. Après quelques chansons militaires nostalgiques, sortes de thrènes à la sauce slave, interprétées par le groupe des cadets de l'école, entre en lice la troupe folklorique municipale de Riazan. Le répertoire dure longtemps, pour notre plus grand enchantement. Les gracieuses évolutions des filles, les chants graves, et les prouesses acrobatiques de certains nous fascinent. Nous sommes loin des chanteurs ou danseurs émasculés de l'Occident. A regrets nous allons nous coucher, demain nous sautons.

     Une fois de plus levés tôt, nous dérouillons nos carcasses engourdies par les libations de la veille. La toilette est expédiée à cause d'une eau rappelant celle de l'Harrach, oued nauséabond à l'Est d'Alger, certains fumets persistant à s'accrocher dans un coin de mémoire.
     Embarquement pour Sieltsy, D.Z. introuvable sur les cartes civiles. Le conducteur semble prendre un malin plaisir à mettre les roues dans toutes les ornières de la piste défoncée. Au bord du mal de mer, je vois la clairière avec soulagement. A droite, des pupitres métalliques présentent des dizaines de parachutes. A gauche, des officiers et sous-officiers , responsables de la zone de saut. Devant, un hélicoptère ventru, à robe camouflée, un MI-8 Mil spécialisé dans ce genre d'exercice. Tout autour, la toundra, bordée de forêts de bouleaux.
     Explications techniques concernant les "pépins" inconnus pour nous tous, ce qui nous immobilise une heure durant au beau milieu d'une nuée de moustiques féroces. Boursoufflés par les multiples piqûres, nous devenons vite méconnaissables. Spectacle cocasse de gens imperturbables se giflant avec une régularité de métronome, pour éloigner les diptères assoiffés de sang ! Nous ajustons les harnais, et nous nous dirigeons en files vers le MI-8 qui lance ses pales ronflantes. Dans un coin de bois touffu, une carcasse d'Antonov abandonnée à la rouille, semble nous contempler d'un oeil indifférent. Cette fois les pales brassent l'air puissament, les rotors se mettent à siffler. Tout vibre.
     Nous sommes disposés en deux rangées assises contre les flancs de l'appareil, une troisième debout au centre, face à la queue, au vide. Je suis le premier à sauter, honneur dû au hasard de la formation des sticks, ce qui me vaut d'être retenu au-dessus du "trou" qui se creuse sous mes pieds, par un mince tube de métal à hauteur de ceinture. J'ai une vue imprenable de la Sainte Russie...
     Les Russes ne sautent pas en automatique, mais en semi-commandé. Le para ouvre lui-même sa voilure, sa chute étant maintenue face au sol par un stabilisateur qui s'ouvre dès la sortie de l'appareil.
     Le largueur me cogne l'épaule en hurlant quelque chose en russe, je m'élance. L'hélico ayant une vitesse horizontale lente, l'accélération en chute est immédiate, ce qui va malmener les tripes des copains qui ne connaissent pas la chute libre ! Après avoir compté lentement jusqu'à 5, je tire sur ma poignée pectorale. Me voilà stabilisé au-dessus de plaines et de forêts qui s'étendent à l'infini. Un beau soleil adoucit l'air froid de l'altitude.
     L'atterrissage est agréable car le parachute D 6 russe se manoeuvre avec aisance. Les jeunes paras dispersés sur la D.Z. , au cas où, me demandent mes impressions sur leur matériel, dans une espèce de volapük riche en gestes. J'aurais mauvaise grâce de ne pas flatter leur petit orgueil national.
     Je réalise alors que je fais partie du club confidentiel, à cette époque, des rares Français a avoir sauté sur le sol russe. Nous obtiendrons les derniers brevets frappés de l'Etoile Rouge.
     Deuxième saut dans la foulée. Nous revoilà dans le MI 8, à la verticale de Sieltsy. Deuxième atterrissage sans casse, mais sur un bout de barbelés ! Un Américain se débat comme une marionnette suspendu dans un arbre, un autre a tout bonnement abandonné sa voilure dans un bouleau...autre pays, autres moeurs. Un Allemand a refusé de sauter, un autre a eu une ouverture tardive à 80 mètres du sol ! il s'en souviendra.
     Poussé par un estomac proche de la mutinerie, je me dirige vers les guitounes-restaurants. Les effluves émanant de la cuisine roulante semblent de bon augure. Le "personnel" est en vestes blanches, ce qui surprend dans la forêt ! D'imposantes cuisinières nous observent d'un oeil bovin, étonnées du spectacle inconnu jusque là : des militaires occidentaux,.  Depuis Napoléon, cela s'était perdu...

     Journée suivante, "tourisme".
     Cette fois, à l'intérieur de la base des forces aériennes stratégiques, non loin de Riazan. Le printemps russe semble vouloir se montrer, ce qui ne déplait à personne. Une longue allée rectiligne bordée d'arbres, de bâtiments de briques, quelques panneaux peints encore surmontés de la fauçille et du marteau, et de l'étoile rouge. La pérestroïka n'est pas arrivée jusque là. L'Etat-Major de la base nous accueille avec cérémonie. Discours de bienvenue. Le colonel commandant la base nous avoue avec humour que, l'année précédante encore, lui-même n'avait pas le droit de prendre les photos qui nous seront autorisées tout à l'heure !
     Effectivement, non loin, un Tupolev 26, le fameux "backfire" pour l'OTAN, brille de toutes ses tôles en plein soleil. Huit tonnes de bombes A, deux missiles nucléaires, propulsés à mach 2, en haute altitude, ont longtemps donné des sueurs froides à nos stratèges.
     Face à lui, un Tupolev 20, "bear" pour l'OTAN, hérissé de ses hélices caractéristiques de turbo-propulseur.
     A côté, un Myasichtchev M-4 A, "bison" pour l'OTAN, autre monstre bourré d'avionique.
     Au-delà du périmètre qui nous est courtoisement autorisé, j'aperçois à demi caché par des hangars amovibles, le très mal connu alors Tupolev 20-F.
     Je réintègre notre groupe, mené obligeamment par les équipages-mêmes des supersoniques, voués il y a peu, à la vitrification de l'Europe. On nous expose complaisemment des détails techniques impressionnants. Le parc à matériels semble bien entretenu, la pénurie n'a pas atteint l'aviation. De grandes serres plastifiées abritent des ateliers des fantaisies climatiques, et des regards indiscrets. Mais les factionnaires ne semblent plus trop savoir l'attitude à adopter, entre consignes draconiennes et ce cas d'invasion non précisé dans les manuels. On nous permet beaucoup, mais pas n'importe où. Quelques regards aigüs nous guettent, nos hôtes sont courtois, mais vigilants.

     Le lendemain, saut à Jitovo.
     Autre coin perdu dans la toundra, mentionné nulle part. Là, les forêts ont disparu. Aussi loin que porte le regard, le paysage n'est que prés boueux, spongieux et verdâtres. "Notre" hélico nous attend, flanqué de son étoile rouge. Nous endossons nos parachutes ( dorsal D.6 et ventral Z.5 ), et en route vers les nuages. Le lourdeau métallique semble peiner au décollage, puis il nous propulse dans les airs, en piquant du nez. En bas, dans le désert vert, les camions GAZ-66 s'éloignent. Un petit groupe de paras russes, gros comme des fourmis, entoure le relai-radio à même le sol, pour guider le largage à cause du vent qui se lève. La grande antenne flexible se courbe au gré des rafales.
     Cela ne me met pas à l'aise. Dès l'ouverture, je vois ma dérive. Trop rapide, camarade ! Le sol monte vite, je crie pour avertir un des notres qui vient d'atterrir, pour qu'il ne me reçoive pas sur les épaules ! Dure la culbute. La boue est compacte à cet endroit, je couche ma voilure pour ne pas être trainé. Au bout d'une marche pénible, le vent nous ayant déportés, avec 20 kgs sur le dos, nous revoilà au point de départ.
     Quelques gamins d'un hameau proche sont venus regarder nos uniformes. Ils sont amusants avec leurs frimousses partagées entre la crainte et la curiosité. Finalement apprivoisées, les petites têtes blondes posent avec nous pour la postérité.

     L'après-midi, nous sillonnons la vieille ville de Riazan. Son Kremlin a l'attrait de la Russie tsariste. Basiliques, musées, châteaux princiers, défient le temps. Ici, les communistes n'ont pas tout détruit, fort heureusement. Ils font même des efforts d'entretien et de restauration coûteux, leur patrimoine et leurs intérets le méritent. La ville récente par contre, ne brille guère. Des alignements de H.L.M jouxtent quelques vieux hôtels particuliers, signes d'oppulence naguère, actuellement métamorphosés en latrines pour colombins...De larges voies, rectilignes, laissent couler un flot inégal de bus, tramways, et de voitures déglinguées.
     Clou du spectacle, l'équipe de parachutisme sportif soviétique, championne du monde, nous régale de ses prouesses, pour venir se poser sur la mince allée bordée d'arbres de la basilique !

     Autre visite remarquable, le musée des troupes aéroportées. La mise en valeur du bâtiment est une réussite. Deux anciens paras de la 2ème guerre mondiale en assurent les visites guidées. Les deux hommes portent la distinction de "Héros de l'Union Soviétique", titre rarissime décerné de son vivant. Pièce maîtresse du musée, une splendide reconstitution d'une scène de la bataille de Stalingrad. Mannequins équipés, matériels, armements, drapeaux, insignes, photos, le tout offert à la contemplation respectueuse, avec art et rigueur. Nous retrouvons la trace du capitaine Geille, notre illustre prédécesseur, venu ici en 1937 se former aux techniques parachutistes, toutes nouvelles alors, afin de former en France nos "anciens". Nous offrons au musée une plaquette de nos différents brevets militaires actuels, qui va enrichir une collection exclusivement tournée à l'Est, jusque là.

     Le soir, banquet à la russe. Le général commandant la division est là, en grand uniforme. Nous sommes les premiers occidentaux reçus de cette façon depuis...1945 ! Discours dithyrambiques, tant prisés ici. La bienvenue souhaitée par un général russe donne des fourmis dans les jambes. Echanges de cadeaux-souvenirs, remerciements protocolaires. Tout un chacun parait satisfait. La bière et la vodka faisant mauvais ménage, quelques vieux "sous-off" nous font frôler l'incident diplomatique; nous faisons tout rentrer dans l'ordre, discrêtement. La remise du brevet russe est l'objet d'un petit cérémonial. Le général nous félicite un à un, accompagné par notre mentor, Alexandre, sanglé dans son uniforme bleu et bardé de décorations.
     Le repas est copieusement arrosé, et l'orchestre se met à l'ouvrage. Quelques "babas" (jeunes femmes) endimanchées font leur apparition, coûtume locale oblige.
     Le lendemain, nous faisons nos adieux aux cadres de la base. Un Texan offre à Alexandre un superbe stetson qui le laisse béat de surprise. Il ne le quittera plus ! Yvan, notre spestnaz-cinéaste, qui a filmé nos moindres gestes, est venue avec son épouse. Le gaillard a bon goût. Macha, notre interprête, se laisse aller à nous faire la bise, et les "babas-cantinières" agglutinées aux fenêtres des cuisines nous font de grands gestes d'adieu. On va jaser dans les datchas...

     Direction Moscou.
     Nous débarquons au coeur de la capitale "de toutes les Russies", au pied de la basilique saint-Basile le bienheureux. J'étais là vingt ans auparavant. Mon regard se porte sur l'hôtel Rossia, sur cette même Place Rouge. Je me souviens d'un bâtiment énorme, luxueux, avec ses 21 restaurants, son dédale de couloirs, où je me perdais. A chaque palier, un cerbère femelle surveillait allées et venues, sauvegardant ainsi la moralité de l'établissement...Ce qui ne génait nullement la Direction pour fournir aux officiers généraux, modernes Sybaristes, des "hôtesses d'accueil" afin de fêter je-ne-sais-quoi à grand renfort de vodka.
     Je me dirige vers mes souvenirs. Le grand hall d'entrée n'est plus qu'une salle poussiéreuse. L'énorme samovar de cuivre étincellant n'y est plus. Son socle de ciment en garde les cicatrices. Les hautes baies vitrées n'ont plus leurs lourdes tentures brodées. Le nettoyage des vitres n'est plus assuré depuis longtemps. L'une d'elles est fendue et ne tient que par du papier d'emballage adhésif. Les meubles massifs, ouvragés, sentant bon l'encaustique, ont disparu. Seul le comptoir sculpté, terni par les ans, cache à demi deux jeunes employées apathiques. La ruche s'est éteinte, faute de tout. Je sors...
     Le mausolée de Lénine, la relève de la garde, le Goum cette grande surface commerciale qui vire à présent au souk oriental, tout me semble différent.
     Le Kremlin lui, semble immuable. Ses tours pointues et ses remparts de briques rouges défient le temps et les états d'âme. Grace à Erik qui parle le Russe couramment, nous dénichons un "pizza hut". Le prix d'un repas équivaut la solde d'Alexandre !
     Dans les rues c'est le règne de l'indigence. On tend facilement la main à Moscou, la mendicité est répandue. Les étudiantes ont un comportement proche de la prostitution.
     Un Empire s'écroule, des peuples deviennent orphelins, il n'y a pas d'idéologie quand on a le ventre creux, une autre menace émerge...

     Notre dernière nuit se passe dans un campus universitaire, à l'abandon, au confort pour S.D.F, peuplé par quelques Noirs, quelques Musulmans, étudiants perdus, ballotés entre politique et études, nomades exotiques d'une mouvance communiste en quête de praxis.
     Il est temps de partir...

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Forces Spéciales Russes