


Quatre heures du matin. Un bus confortable nous emmène vers le Salvador.
Le paysage tourmenté mais souvent boisé des montagnes environnantes
du Honduras, variant des verts intenses aux teintes rouillées automnales,
fait place aux pierres des pentes calcinées par les feux des paysans.
Des cols à 3000 mètres et des virages à faire prier
l'athée que je suis ! Puis, une bâtisse étonnante, pesante,
enfourche la route poussiéreuse en dressant ses murailles de fortin
d'une autre ère, tout de blanc et bleu. La douane abrite là ses
fonctionnaires affairés au coeur d'une faune locale peu avenante.
Les mines austères des changeurs de monnaies à la sauvette
ne sont pas plus engageantes que les montagnes, brûlées par
le soleil, qui cernent le thalweg. Tout proches, des commerces d'infortune
offrent à bas prix des boissons sucrées indéfinissables.
Quelques maigres régimes de bananes pendent devant des masures, tentant
d'égayer çà et là une façade lépreuse.
Un arbre isolé, insolent de verdure, nargue la racaille qui essaye
de s'abriter du feu du ciel, sous des tôles ondulées. Bienvenue
au Salvador...
Les longues formalités accomplies, nous reprenons la route, sur le sol
salvadorien cette fois. Le décors se modifie, les montagnes s'estompent.
Une verdure toute relative apparait, et des villages indiens aux toîts
de palmes flanquent l'itinéraire. Une débauche de peinture agresse
l'environnement : le Salvador est en pleine campagne électorale ! Toute
surface vaguement plane devient la proie des barbouilleurs de slogans politiques.
Rochers, murs, arbres, poteaux, tôles ondulées, tout y passe.
Nous sommes entre deux tours de l'élection présidentielle et
le risque d'embrasement est palpable, la guérilla sévissant depuis
1980...Plus loin, un barrage inachevé domine une étendue d'eau
verte, sans une ride, invitant à la baignade.
San Salvador ! Après avoir contourné le centre-ville, nous
arrivons à LLOPANGO, camp des forces spéciales, berceau de
l'unique et célèbre bataillon para salvadorien. Face à l'entrée,
un dakota scellé sur un socle de béton, montre aux badauds
ses manequins figés de paras en plein saut. Le poste de garde est
coiffé par une coupole de parachute. On nous souhaite la bienvenue,
puis on nous guide vers une paillotte, au bord d'une piscine, où nous
prenons notre premier repas local. Il flotte dans l'air surchauffé un
petit air de club de vacances bien agréable. Notre petit "commando" français
est orienté vers un bâtiment de béton peinturluré de
marron et de vert. Première déconvenue, une chasse d'eau défectueuse
a inondé le modeste local, nous allons pateauger dans 3 centimètres
de flotte douteuse ...le restant du séjour.
Notre colonel nous présente aux officiers et sous-officiers qui vont
nous encadrer : une équipe d'Indiens madrés aux faciès
burinés, rompus à la guérilla, latente depuis des décennies
ici. Nous avalons un discours panégyriste concernant nos armées
respectives.
Le lendemain, levés à 4 heures, bien sûr, vu que dans ces
contrées il est impensable, entre 11 heures et 17 heures, de soutenir
un quelconque effort physique. Nous passons de nouveau en revue les agrès,
et le matériel que nous allons utiliser (T.10 américain). Ici
le professionnalisme est évident. On laisse peu au hasard. Il nous faut
donc refaire systématiquement les sempiternels exercices (sauts, atterrissages
au bac de sable, etc...) qui sont mal exécutés ! Passage à la
maquette, où il nous faut nous faliliariser avec les signes du nouveau
largueur. Enfn la tour de sauts, en béton cette fois ! Les ressources
de l'armée salvadorienne bénéficient d'un puissant soutient
des U.S.A, et les dollars de l'Oncle Sam sont pour beaucoup dans l'équipement
des troupes spéciales. Sauts, secousses, glissades, roulés-boulés...nous
sommes fin prêts.
Matin suivant, 3 heures 30.
Hagards, les paupières boursoufflées par le manque de sommeil,
qui s'accumule, et les moustiques, nous avançons d'un pas incertain
vers l'aire d'équipement. Le ventre vide. Ici on mange après
! Une nuit noire, dense, une atmosphère étouffante de par sa
chaleur humide, trempent nos treillis d'auréoles de sueur. Les efforts
déployés pour nous équiper n'arrangent rien On nous regroupe
alors, lourdement harnachés, autour d'un tableau noir faiblement éclairé par
un spot lumineux, afin de schématiser les repères à prendre.
On nous rabache inlassablement qu'il nous faut absolument faire face à la
mer, et tourner le dos à la piste d'envol, pour ne pas rater la D.Z.
Je suis alors persuadé, tant l'obscurité est épaisse,
que nous allons sauter de nuit. C'est sans compter avec les 12° seulement
qui nous séparent de l'équateur.
A 5 heures, nous embarquons au pas de course pour franchir les 2 kms qui nous
séparent du C.47 turbo. Le jour se lève. Le vol me semble bien
long. Je me concentre sur les gestes à accomplir, tout à l'heure,
pour réussir mon atterrissage. Je n'ai pas du tout envie d'aller à l'hôpital
chez ces lascars. Mon copain Emilio, ancien du R.E.P, et officier de réserve
de l'armée transalpine, arbore un spectaculaire bandana à têtes
de morts, ce qui le fait ressembler à un pirate ! L'avion vire serré,
et le premier du stick se met à la porte. Un jeune officier italien,
les yeux plissés par le vent, cherche désespérément
la mer. Lumière verte, sirène, nous nous propulsons dans un martèlement
de bottes de saut, en se bousculant.
Flottant dans l'air chaud de l'aube, je comprends l'étonnement de l'Italien.
Il n'y a ni mer, ni piste...Nous avons changé de D.Z ! Probablement
au dernier moment, à cause de conditions météo défavorables
? Je me balance mollement à la verticale de champs de maïs coupés,
de chemins qui s'entrecroisent, une rangée d'arbres sur ma gauche. Je
fais tourner ma coupole à fentes, pour un tour d'horizon, lorsque je
vois arriver à grande vitesse un Italien qui ne regarde que le sol.
Je crie une obscénité afin d'éviter la collision, ce qui
n'a pas l'air de l'émouvoir, tant il semble perturbé. Je manoeuvre
violemment une poignée...à temps. Le sol semble monter de plus
en plus vite, j'espère qu'il n'y a pas de barbelés ! J'aperçois
des petites rigoles d'irrigation, trop tard, je touche. Un pied dans une tranchée,
l'autre sur une bosse, mon genou droit n'aime pas. Me voilà avec une
entorse de plus au palmares. Le temps d'ôter mon casque de toile qui
me tient chaud, la deuxième vague atterrit. J'en entend un chuter lourdement,
bruyamment, soulevant un épais nuage de poussière. Il met un
moment pour se relever.
Après un crapahut assoiffant, 20 kgs de parachutes sur les épaules,
nous nous regroupons. Nous dévorons une légère collation,
et ceux d'entre nous encore valides repartent pour un 2ème saut !
Puis nous reprenons la route, en camion cette fois. Un périple mouvementé et
cahotique nous secoue à travers forêts et rivières, et
hameaux indiens. Nous débouchons à l'orée d'un bois
sur un village en liesse. Une fanfare bruyante nous barre la route, perturbant
le calme des forêts sauvages à grand renfort de cuivres et de
cordes. Une petite troupe de majorettes, tout de pourpre vêtues, essaye
tant bien que mal, de suivre les mesures martiales. Derrière, une
longue colonne d'écoliers, maîtresses en tête, tout ce
petit monde équipé en foot-balleurs, est en route pour un tournoi
local. Les petits indiens nous font des signes d'amitié, un peu étonnés
par des uniformes inconnus ici. Une jolie institutrice, pas avare de sourires,
ondule gracieusement. Sa robe légère aux teintes pastel met
savamment en valeur une peau bistre,ce qui met les paras italiens dans un état
proche de la mutinerie. Malgré mon épuisement je ris de bon
coeur, car nous sommes pitoyables. La sueur a collé sur nos visages
la terre rouge de la piste, soulevée par les camions. Elle est zébrée
par des gouttes qui ne doivent rien à la pluie ! Nos yeux rougis par
le manque de sommeil, doivent nous faire ressembler à des malades
incurables ou des lapins albinos. Quant à nos treillis, seule l'odeur
peut le disputer à la crasse. Notre escorte, l'endroit n'est pas serein,
nous suit de près, fusils brandis à bout de bras, pour témoigner
sa satisfaction. Les élections en Amérique Centrale, déclanchent
indifféremment liesse ou cataclisme...
Des boeufs à longues cornes croisent nonchalamment notre route, un peu
plus loin, conduits par des gardiens à cheval, coiffés de chapeaux à larges
bords, machettes et fusils à portée de main. Après une
courte halte pour nous désaltérer, nous pénétrons
dans un aérodrome militaire, où nous retrouvons le Dakota qui
nous a largués, quelques heures plus tôt. Il nous ramène
au point de départ, quitté en pleine nuit. Ecrasés par
la fatigue, certains s'endorment en vol, malgré le bruit infernal des
moteurs et du vent s'engouffrant dans la portière ouverte.
Le même soir, la remise des brevets se déroule dans la petite
salle d'accueil où nous défilons un à un, devant les autorités
du camp, au cours d'une cérémonie austère.
La fête se fait hors de l'enceinte du camp, par petits groupes, dans les restaurants de la capitale, SAN SALVADOR. "Notre" colonel préfère rester avec nous, "el grupo francès", et nous présente son beau-frère, un Indien rondouillard et sympathique, responsable de la "région" pour le compte de la C.I.A. Castillo nous dira dans un éclat de rire que la mort ne veut pas des individus laids, c'est pour cela que son beauf' était encore là ! Mais il ne sort pas sans son ombre, un jeune capitaine para très discret toute la soirée. Notre établissement est avenant, spacieux. Nous nous installons en étage, dans un coin digne d'un châlet savoyard, décoration surprenante sous ces latitudes. Un repas local est commandé par nos hôtes : steaks d'iguane, boudins du crû, succulentes patates frites, et...force épices ! La bière coulant à flots, les langues se délient. Chacun y va de son aventure, sanglante ou cocasse, et les souvenirs remontent avec la mousse dans les verres. Nous rentrons repus et satisfaits.
De nouveau levés à une heure peu chrétienne, nous
embarquons dans un bus assurant la liaison avec le Guatémala. Le véhicule
est confortable, climatisé ! Paysages sauvages, villages indiens,
forêts tropicales, le Salvador semble moins pauvre que le Honduras.
Nous arrivons de nuit à la frontière guatémaltèque,
où un bureau de douanes pointilleux nous retient longuement. La méfiance
est à l'ordre du jour. Ici, guérilléros et traficants
en tous genres passent fréquemment, parait-il. Mais à la vue
des montagnes qui ourlent le ravin, les gabelous ont peu de chances d'intercepter
grand'chose...et ils n'y tiennent peut-être pas.
Nous retrouvons l'hôtel de l'aller, il y a des lustres semble-t-il. Dernier
repas typique, orchestre de Mariachis et téquila. Autour de nous, des
indiens ivres ronflent sur leur table. Nous rentrons comateux.
Les lits de camp sont oubliés dans des draps blancs. Le lendemain, après
un superbe petit déjeuner, en route pour l'aéroport sous une
chaleur accablante qui ne nous a jamais épargnés. Derniers achats
de souvenirs, afin d'écouler nos ultimes quetzales, colones et autres
lempiras. Dernières bières locales, derniers visages colorés
de la foule indienne, derniers échanges maladroits et comiques en espagnol
de lycée, et nous nous envolons vers...ailleurs.
P.S : les photos de sauts et de la patrouille en action sont de mon ami
Yves Debay, reporter de guerre dans diverses revues, comme "RAIDS" entre
autres