Par André Levy-Valensi
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EL SALVADOR - 1994.

Quatre heures du matin. Un bus confortable nous emmène vers le Salvador. Le paysage tourmenté mais souvent boisé des montagnes environnantes du Honduras, variant des verts intenses aux teintes rouillées automnales, fait place aux pierres des pentes calcinées par les feux des paysans. Des cols à 3000 mètres et des virages à faire prier l'athée que je suis ! Puis, une bâtisse étonnante, pesante, enfourche la route poussiéreuse en dressant ses murailles de fortin d'une autre ère, tout de blanc et bleu. La douane abrite là ses fonctionnaires affairés au coeur d'une faune locale peu avenante. Les mines austères des changeurs de monnaies à la sauvette ne sont pas plus engageantes que les montagnes, brûlées par le soleil, qui cernent le thalweg. Tout proches, des commerces d'infortune offrent à bas prix des boissons sucrées indéfinissables. Quelques maigres régimes de bananes pendent devant des masures, tentant d'égayer çà et là une façade lépreuse. Un arbre isolé, insolent de verdure, nargue la racaille qui essaye de s'abriter du feu du ciel, sous des tôles ondulées. Bienvenue au Salvador...
Les longues formalités accomplies, nous reprenons la route, sur le sol salvadorien cette fois. Le décors se modifie, les montagnes s'estompent. Une verdure toute relative apparait, et des villages indiens aux toîts de palmes flanquent l'itinéraire. Une débauche de peinture agresse l'environnement : le Salvador est en pleine campagne électorale ! Toute surface vaguement plane devient la proie des barbouilleurs de slogans politiques. Rochers, murs, arbres, poteaux, tôles ondulées, tout y passe. Nous sommes entre deux tours de l'élection présidentielle et le risque d'embrasement est palpable, la guérilla sévissant depuis 1980...Plus loin, un barrage inachevé domine une étendue d'eau verte, sans une ride, invitant à la baignade.

San Salvador ! Après avoir contourné le centre-ville, nous arrivons à LLOPANGO, camp des forces spéciales, berceau de l'unique et célèbre bataillon para salvadorien. Face à l'entrée, un dakota scellé sur un socle de béton, montre aux badauds ses manequins figés de paras en plein saut. Le poste de garde est coiffé par une coupole de parachute. On nous souhaite la bienvenue, puis on nous guide vers une paillotte, au bord d'une piscine, où nous prenons notre premier repas local. Il flotte dans l'air surchauffé un petit air de club de vacances bien agréable. Notre petit "commando" français est orienté vers un bâtiment de béton peinturluré de marron et de vert. Première déconvenue, une chasse d'eau défectueuse a inondé le modeste local, nous allons pateauger dans 3 centimètres de flotte douteuse ...le restant du séjour.
Notre colonel nous présente aux officiers et sous-officiers qui vont nous encadrer : une équipe d'Indiens madrés aux faciès burinés, rompus à la guérilla, latente depuis des décennies ici. Nous avalons un discours panégyriste concernant nos armées respectives.
Le lendemain, levés à 4 heures, bien sûr, vu que dans ces contrées il est impensable, entre 11 heures et 17 heures, de soutenir un quelconque effort physique. Nous passons de nouveau en revue les agrès, et le matériel que nous allons utiliser (T.10 américain). Ici le professionnalisme est évident. On laisse peu au hasard. Il nous faut donc refaire systématiquement les sempiternels exercices (sauts, atterrissages au bac de sable, etc...) qui sont mal exécutés ! Passage à la maquette, où il nous faut nous faliliariser avec les signes du nouveau largueur. Enfn la tour de sauts, en béton cette fois ! Les ressources de l'armée salvadorienne bénéficient d'un puissant soutient des U.S.A, et les dollars de l'Oncle Sam sont pour beaucoup dans l'équipement des troupes spéciales. Sauts, secousses, glissades, roulés-boulés...nous sommes fin prêts.

Matin suivant, 3 heures 30.
Hagards, les paupières boursoufflées par le manque de sommeil, qui s'accumule, et les moustiques, nous avançons d'un pas incertain vers l'aire d'équipement. Le ventre vide. Ici on mange après ! Une nuit noire, dense, une atmosphère étouffante de par sa chaleur humide, trempent nos treillis d'auréoles de sueur. Les efforts déployés pour nous équiper n'arrangent rien On nous regroupe alors, lourdement harnachés, autour d'un tableau noir faiblement éclairé par un spot lumineux, afin de schématiser les repères à prendre. On nous rabache inlassablement qu'il nous faut absolument faire face à la mer, et tourner le dos à la piste d'envol, pour ne pas rater la D.Z. Je suis alors persuadé, tant l'obscurité est épaisse, que nous allons sauter de nuit. C'est sans compter avec les 12° seulement qui nous séparent de l'équateur.
A 5 heures, nous embarquons au pas de course pour franchir les 2 kms qui nous séparent du C.47 turbo. Le jour se lève. Le vol me semble bien long. Je me concentre sur les gestes à accomplir, tout à l'heure, pour réussir mon atterrissage. Je n'ai pas du tout envie d'aller à l'hôpital chez ces lascars. Mon copain Emilio, ancien du R.E.P, et officier de réserve de l'armée transalpine, arbore un spectaculaire bandana à têtes de morts, ce qui le fait ressembler à un pirate ! L'avion vire serré, et le premier du stick se met à la porte. Un jeune officier italien, les yeux plissés par le vent, cherche désespérément la mer. Lumière verte, sirène, nous nous propulsons dans un martèlement de bottes de saut, en se bousculant.
Flottant dans l'air chaud de l'aube, je comprends l'étonnement de l'Italien. Il n'y a ni mer, ni piste...Nous avons changé de D.Z ! Probablement au dernier moment, à cause de conditions météo défavorables ? Je me balance mollement à la verticale de champs de maïs coupés, de chemins qui s'entrecroisent, une rangée d'arbres sur ma gauche. Je fais tourner ma coupole à fentes, pour un tour d'horizon, lorsque je vois arriver à grande vitesse un Italien qui ne regarde que le sol. Je crie une obscénité afin d'éviter la collision, ce qui n'a pas l'air de l'émouvoir, tant il semble perturbé. Je manoeuvre violemment une poignée...à temps. Le sol semble monter de plus en plus vite, j'espère qu'il n'y a pas de barbelés ! J'aperçois des petites rigoles d'irrigation, trop tard, je touche. Un pied dans une tranchée, l'autre sur une bosse, mon genou droit n'aime pas. Me voilà avec une entorse de plus au palmares. Le temps d'ôter mon casque de toile qui me tient chaud, la deuxième vague atterrit. J'en entend un chuter lourdement, bruyamment, soulevant un épais nuage de poussière. Il met un moment pour se relever.
Après un crapahut assoiffant, 20 kgs de parachutes sur les épaules, nous nous regroupons. Nous dévorons une légère collation, et ceux d'entre nous encore valides repartent pour un 2ème saut !

Puis nous reprenons la route, en camion cette fois. Un périple mouvementé et cahotique nous secoue à travers forêts et rivières, et hameaux indiens. Nous débouchons à l'orée d'un bois sur un village en liesse. Une fanfare bruyante nous barre la route, perturbant le calme des forêts sauvages à grand renfort de cuivres et de cordes. Une petite troupe de majorettes, tout de pourpre vêtues, essaye tant bien que mal, de suivre les mesures martiales. Derrière, une longue colonne d'écoliers, maîtresses en tête, tout ce petit monde équipé en foot-balleurs, est en route pour un tournoi local. Les petits indiens nous font des signes d'amitié, un peu étonnés par des uniformes inconnus ici. Une jolie institutrice, pas avare de sourires, ondule gracieusement. Sa robe légère aux teintes pastel met savamment en valeur une peau bistre,ce qui met les paras italiens dans un état proche de la mutinerie. Malgré mon épuisement je ris de bon coeur, car nous sommes pitoyables. La sueur a collé sur nos visages la terre rouge de la piste, soulevée par les camions. Elle est zébrée par des gouttes qui ne doivent rien à la pluie ! Nos yeux rougis par le manque de sommeil, doivent nous faire ressembler à des malades incurables ou des lapins albinos. Quant à nos treillis, seule l'odeur peut le disputer à la crasse. Notre escorte, l'endroit n'est pas serein, nous suit de près, fusils brandis à bout de bras, pour témoigner sa satisfaction. Les élections en Amérique Centrale, déclanchent indifféremment liesse ou cataclisme...
Des boeufs à longues cornes croisent nonchalamment notre route, un peu plus loin, conduits par des gardiens à cheval, coiffés de chapeaux à larges bords, machettes et fusils à portée de main. Après une courte halte pour nous désaltérer, nous pénétrons dans un aérodrome militaire, où nous retrouvons le Dakota qui nous a largués, quelques heures plus tôt. Il nous ramène au point de départ, quitté en pleine nuit. Ecrasés par la fatigue, certains s'endorment en vol, malgré le bruit infernal des moteurs et du vent s'engouffrant dans la portière ouverte.
Le même soir, la remise des brevets se déroule dans la petite salle d'accueil où nous défilons un à un, devant les autorités du camp, au cours d'une cérémonie austère.

La fête se fait hors de l'enceinte du camp, par petits groupes, dans les restaurants de la capitale, SAN SALVADOR. "Notre" colonel préfère rester avec nous, "el grupo francès", et nous présente son beau-frère, un Indien rondouillard et sympathique, responsable de la "région" pour le compte de la C.I.A. Castillo nous dira dans un éclat de rire que la mort ne veut pas des individus laids, c'est pour cela que son beauf' était encore là ! Mais il ne sort pas sans son ombre, un jeune capitaine para très discret toute la soirée. Notre établissement est avenant, spacieux. Nous nous installons en étage, dans un coin digne d'un châlet savoyard, décoration surprenante sous ces latitudes. Un repas local est commandé par nos hôtes : steaks d'iguane, boudins du crû, succulentes patates frites, et...force épices ! La bière coulant à flots, les langues se délient. Chacun y va de son aventure, sanglante ou cocasse, et les souvenirs remontent avec la mousse dans les verres. Nous rentrons repus et satisfaits.

De nouveau levés à une heure peu chrétienne, nous embarquons dans un bus assurant la liaison avec le Guatémala. Le véhicule est confortable, climatisé ! Paysages sauvages, villages indiens, forêts tropicales, le Salvador semble moins pauvre que le Honduras. Nous arrivons de nuit à la frontière guatémaltèque, où un bureau de douanes pointilleux nous retient longuement. La méfiance est à l'ordre du jour. Ici, guérilléros et traficants en tous genres passent fréquemment, parait-il. Mais à la vue des montagnes qui ourlent le ravin, les gabelous ont peu de chances d'intercepter grand'chose...et ils n'y tiennent peut-être pas.
Nous retrouvons l'hôtel de l'aller, il y a des lustres semble-t-il. Dernier repas typique, orchestre de Mariachis et téquila. Autour de nous, des indiens ivres ronflent sur leur table. Nous rentrons comateux.
Les lits de camp sont oubliés dans des draps blancs. Le lendemain, après un superbe petit déjeuner, en route pour l'aéroport sous une chaleur accablante qui ne nous a jamais épargnés. Derniers achats de souvenirs, afin d'écouler nos ultimes quetzales, colones et autres lempiras. Dernières bières locales, derniers visages colorés de la foule indienne, derniers échanges maladroits et comiques en espagnol de lycée, et nous nous envolons vers...ailleurs.

P.S : les photos de sauts et de la patrouille en action sont de mon ami Yves Debay, reporter de guerre dans diverses revues, comme "RAIDS" entre autres