RESUME :
Né sous X, Hugo Rossi est toujours à la recherche de sa mère biologique. Hanté par ses interrogations, il tente de renaître et évolue de découverte en découverte subissant des séismes humains ou intimes. Des destins se croisent et le font basculer. Des brèches s'ouvrent. Hugo dit que l'on ne peut effacer les sentiments et les blessures inscrits en nous.
YAKOUREN est l'hommage d'un fils à sa mère. Hommage aux pieds noirs. Hommage aussi à ses amis Harkis lorsqu'il évoque leurs sentiments au contact de l'Algérie, la terre ancestrale. Dans cette relation bienveillante, il met à jour les liens qui unissent les protagonistes et arrive finalement à nouer avec son propre passé, ses propres origines. Certaines fulgurances sautent au visage, des interrogations et des doutes sur la place des pieds-noirs et des harkis dans ce perpétuel mano à mano entre la France et l’Algérie ; Carcassonne et Yakouren.
©Mario Ferrisi 2006-2007 - YAKOUREN - roman - 335 pages
Automne 2005. Dans le récit d'Hugo où plane la silhouette d'une "mère de l'ombre", l'appréhension et le désarroi s'insinuent délicatement. Le déséquilibre s'installe peu à peu et des précipices se creusent, comme si la vie était un piège, une immense méprise, une éternelle injustice. Entre la France et l'Algérie, entre les murs d'une prison de Carcassonne et la forêt de YAKOUREN, en Kabylie ; les personnages se déclarent en explorant des sentiers hasardeux, périlleux.
Sur la terre de leurs ancêtres, des enfants de HARKIS accomplissent leur quête "Harkéologique" en cheminant à tra- vers la chimérique mémoire de leurs pères, pour atteindre la valeur invincible de l'authenticité.
Toutes ces aventures, viol, crime, accidents, équivoques, méprises, adversités, coïncidences et hasards, qui ont soudainement changé leurs destins, nous invitent finalement à déchiffrer nos propres énigmes.
Dans sa quête incessante de l'état de grâce, Hugo dresse un portrait au vitriol et nous permet de découvrir, sans caricature, l'envers du décor d'une société agonisante où tout est calcul et iniquité, y compris les relations humaines.
EXTRAIT 1 à Lagrasse
- Aux derniers instants, il portait la couverture en laine à rayures beiges… celle de sa thamourth, sa terre natale, à Yakouren, sur la chaîne naturelle du Djurdjura. Yakouren, dont il me parlait tant, lorsqu’il me dessinait ses souvenirs. Je me suis penché sur lui et lui ai donné l’accolade, le temps de sentir à quel point son grand corps était devenu dérisoire et son visage chiffonné à l’extrême, délabré par l’érosion implacable de la maladie. Seuls ses cheveux blancs épais, qui avaient bravement résistés aux séances de chimio, lui donnaient la majesté d’un patriarche. Nous sommes restés longtemps dans la petite chambre, presque sans parler.
Puis, je lui ai donné la main, et mon père s’est agrippé à cette main de toutes ses forces, comme s’il n’allait plus la lâcher. Je me suis rendu compte que toute sa vigueur ultime passait dans mon corps. Malgré sa fêlure intime et le manque affectif lié à l'exil, celui qui toute sa vie fut muselé par la culpabilité, m’a murmuré qu’il aimait la France… malgré tout. Il s’est délesté du poids du passé. Lui qui avait toujours tu son attachement pour moi, comme une faiblesse, il m’a dit qu’il m’aimait.
EXTRAIT 2 à Carcassonne
La vieille porte en chêne massif est entrouverte. Je la fais pivoter sur ses gonds, en dissonance, jusqu’à ce qu’elle s’écarte dans l’entrebâillement. Quelqu'un m’attend ici, dans ce silence… Je suis mi-effrayé, mi-curieux de savoir qui a pu violer mon espace personnel, intime, exclusif. Mon oeil tente de dompter la pénombre, pas de traces d’effraction, je cherche à tâtons l’interrupteur. Lorsque mes doigts le trouvent, il y a un bref éclair frissonnant illuminant totalement la pièce.
- Vous devriez faire réviser votre installation, monsieur Hugo ! J’ai cru que l’ampoule allait griller…
L’homme qui prononce ces mots se tient debout, nonchalamment adossé au buffet de la salle à manger, il m’inspecte de la tête aux pieds. Le ton agressif sur lequel il me parle achève de me mettre mal à l’aise et fait naître en moi un net sentiment d’insécurité. Il semble issu d’un croisement entre un bull-dog et une armoire normande. Ce grand gaillard a dû avoir Boris Karloff comme bisaïeul. Je le reconnais tout de suite ; c’est le professionnel, le tueur sordide qui enfonce sa rapière dans les placards… Il a l’air de tout, sauf d’une petite frappe. Une sueur glacée m’inonde et me cloue d’angoisse.
Comment a-t-il pu entrer sans forcer ma porte ? Il sourit pour lui-même puis fait quelques pas dans la pièce. Il s’avance vers la fenêtre qui laisse filtrer la première noirceur bleutée du soir. Ne parvenant pas à se retenir de bailler, il s’assoit dans le rocking-chair et s’étire quelque peu, allongeant ses jambes et croisant les bras derrière sa tête. Les craquements du rocking-chair fissurent le silence.
A travers ses épais cils, son regard me décante, m’épluche et passe mon âme aux rayons X..
Il fait songer à l’homme de Cro-Magnon, mais un homme de Cro-Magnon qui aurait quitté sa caverne montpelliéraine, sa massue et ses peaux de bêtes pour venir me casser les roubignolles encore dans les limbes, à Carcassonne. Il a une coupe de GI, dans le style qui faisait « fureur » en Germanie ; un faciès de gros chimpanzé avec un front plat et des yeux profondément enfoncés dans les orbites. Une vilaine cicatrice lui sabote la joue droite, depuis l’œil jusqu’à la commissure de la lèvre.
Je dépose tous mes paquets sur la table. Sans sourciller, il me dévisage en silence et m’indique le divan d’un bref mouvement de coude. L'atmosphère est lourde et pesante. Sa façade est froide, et ses yeux n’expriment rien d’autre qu’une sorte d’assurance lasse, pleine de principes et de certitudes. Manifestement, il préfère engendrer une peur insidieuse en restant flegmatique. Un flot de questions se bouscule dans ma tête. L'intensité de l’émotion ressentie exacerbe ma volonté et me permet de reprendre le contrôle de tous mes sens.
- De quel droit êtes-vous entré chez moi ? Qui êtes-vous ?
- Bah ! Ca n’est pas très important, tout au moins pour moi. Dit-il d’une voix rauque et traînante, en ménageant ses effets comme s’il était en représentation.
L’athlète à l’instinct machiavélique marque une pause et attend mes réactions. Mais celles-ci ne viennent pas. Je reste debout, tétanisé, tendu comme une corde à piano. Je suis conscient qu’avec cet androïde sans âme, il sera inutile de faire de la psychologie appliquée…
EXTRAIT 3 à Alger
Dalila veut partager avec nous le doux moment de son retour sur le sol ancestral. Elle poursuit son relevé topographique gestuel et nous désigne tout de suite les habitations hétéroclites, alambiquées et encorbellées de la Casbah, qu’elle qualifie de trésor urbain, croupion en or massif d’Alger. Ce quartier semble replié sur lui-même, comme un entassement, une pâtisserie démente, un monceau de petits gâteaux au miel du style slabias, makrouds, bien empilés, serrés sur une pièce montée, protégeant ses mystères. Mais ce treillis de ruelles, de dédales et d’escaliers vertigineux, est aussi une minuscule embrasure permanente vers la mer, accrochée au flan du massif, jusqu’au piémont de la Bouzaréah.
Le regard confondu par l’intensité de la lumière, nous observons au centre, la verte percée du boulevard Mohamed Khemisti, perron monumental donnant accès au palais du gouvernement et au-delà, l’hôtel El Aurassi, dont la silhouette stalinienne s’impose fortement au contact d’une architecture globale en cascades.
Je suis subjugué par la qualité de cette lumière ; une lumière qui ne bouge pas, intense et douce à la fois, immobile, drapant toutes les formes. A cette heure, la luminosité s’étale calmement et enveloppe la ville, sans la heurter. Elle la baigne sans la façonner. Les contrastes et les oppositions sont écartés. Quel soleil ! Il submerge tout d’une lumière aguichante, prometteuse. Un soleil qui « tue les questions » comme l’écrivait Albert Camus.
Notre Ferry passe en zone Nord, vers la gare maritime aux abords des rampes du port avec ses voûtes à entrepôts. Dans ce face à face immédiat, nous scrutons Alger et Alger nous regarde. Nous sommes en attente, hors-temps, comme en apnée. Tous nos sens tournent au ralenti ou se mettent en arrêt sur image, comme si la trame du film un instant suspendue, allait prendre une autre direction. Assisterons-nous à un coup de foudre mutuel ou à un silence embarrassé, troublé ? Toutes les suppositions sont permises !
Je surprends néanmoins, dans le va-et-vient des regards et des voix qui m’entourent, un besoin pressant de s’abandonner à l’approche, à la rencontre avec ce pays et ses habitants
EXTRAIT 4 à Saint-Eugène Alger
... ils furent des ennemis au nom de l’amitié, une amitié qui les fera souvent souffrir. La dernière fois qu’ils se sont vus et qu’ils ont grillé ensemble leur dernière « Mélia », c’est le jour du conseil de révision. Pierrot est revenu avec une belle cocarde tricolore épinglée à la poitrine, à côté d’une minuscule photo de Marcel Cerdan. Il était bon pour le service. C’était en mille neuf cent soixante et un. Il avait surpris le regard embrumé de Pierrot tourné vers le rocher troué ; complètement tourneboulé, il lançait rageusement des galets dans l’eau, vers une cible invisible, très loin, comme s’il voulait anéantir l’autre bord de la mer…
- Tu voudrais qu’on parte d’Algérie, Slim ?
Il y avait de la détresse chez Slimane. Il a baissé la tête et n’a pas eu la force de lui répondre. Un silence qui voulait dire « adieu » mais aussi qu’il n’y était pour rien. Il avait le regard d’un enfant repentant, suppliant de se faire pardonner. Il a calfeutré son amitié dans la légende de Saint-Eugène, dans les hauts faits et les mystères qui tapissent la colline toute proche.
La guerre avait fini par les enrégimentés tous les deux et ils seraient ses serviteurs ; enfants de leur patrie respective. Slimane a donné l’accolade à son ami d’enfance à qui il avait donné tant d’images, tant d’histoires. Il l’a senti se raidir, jusqu’à le repousser et s’enfermer dans sa première humiliation d’homme. Il est parti de son coté, dans la 203 de son oncle Brahim, avec la hantise de tomber sur un barrage des « tenues camouflées » armés jusqu’à la gueule. Il est allé à Azazga, rejoindre le maquis, juste pour quelques semaines. Là-bas, il a nourri sa guerre avec un souvenir de paix.
.EXTRAIT 5
« A Yakouren, parmi les chênes, les frênes, les lentisques et les cèdres, tu y trouveras peut-être aussi un arbre, l’arbre familial au pied duquel je jouais avec mon frère Mohand ; un arbre avec ses racines, son tronc et ses ramures, pour y ressouder une branche qui servira de relais. C’est un feuillu qui s'est bravement imposé dans le paysage, un arbre qui n’a pas succombé, qui est devenu sublime et éminent. Cet arbre, on le voit de loin, il sert de repère à ceux qui s’égarent et donne de l'ombre aux fellahs épuisés ; ces paysans noueux et musclés, qui portent à la taille le large ceinturon à clous dorés, comme celui de mon père… »
EXTRAIT 6 à Yakouren
Il doit probablement revoir toutes les forêts qu’il a rencontrées durant son existence, celle de la Malepère ou celle des Corbières que son père sillonnait tous les jours. Mais celle-ci, tout de même ! Tous ces arbres burinés aux odeurs et couleurs miellées, frappés des sceaux de l’histoire, se parent de rides et de fêlures que le soleil, les pluies et les hivers ont portées à leurs écorces. Tous ces ornements naturels embellissent et drapent ces vieux courtisans pour l’éternité.
En cette fin de matinée, un petit coin du bois sacré recouvert de nappes à petits carreaux, ressemble à une chanson de Prévert. Sarah fait quelques clichés. Dalila et Inès se font une place autour du vénérable Mohand. Je contemple le rêve de Ricardo et de son père Mohamed, celui des parents de Sarah et le cadeau de Mohand…
Nous sommes tous assis là, tranquilles, à boire le thé. A côté, des enfants hilares courent un peu partout après les quadrumanes espiègles qui les abreuvent de grimaces comme au cirque « Amar » Un groupe de papiches danse au son des Derboukas et des Jimbés. Des gens accompagnent les danseurs en tapant des mains. Dans ce décor fantasque, enfiévré, tout se mélange ! Les bosquets des corbières ont investi les lieux, on pourrait presque voir les genêts or de Lagrasse donner leurs fleurs parfumées aux chênes verts de Yakouren. Ma gorge se serre devant le spectacle. J’ai envie d’envoyer des pigeons voyageurs à Carcassonne. Je contemple à présent l’horizon des cimes, mais là encore, je vois distinctement les tours de la Cité millénaire.
© Mario Ferrisi 2006-2007

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